LA MOBILITÉ PERMANENTE

Une critique de l’exposition Trajets : comment la mobilité des fruits, des idées et des architectures recompose notre environnement


Par Patrice-Hans Perrier


Le Centre Canadien d’Architecture récidive avec une autre de ses expositions thématiques consacrées aux grands courants de société qui agitent les fondations de la cité. Après avoir mis en scène des expositions dédiées à la vitesse – La vitesse et ses limites – ou à la crise énergétique – 1973 : Désolé, plus d’essence – le CCA s’attaque maintenant à l’impermanence de l’habitat.


Vue d’installations de l’exposition du CCA, Trajets : comment la mobilité des fruits, des idées et des architectures recompose notre environnement.

© CCA, Montréal

 

Dans un contexte où les catastrophes naturelles, les conflits armés et la précarité du travail semblent vouloir s’installer à demeure certains craignent que les fondations de la cité en viennent à s’effondrer. La mobilité des travailleurs rejoignant le concept ambigu de révolution permanente inventé par feu Léon Trotski. Et, la crise des marchés hypothécaires venant compliquer la donne, l’accession à la propriété redevient le rêve qui taraudait l’esprit des travailleurs en pleine révolution industrielle. Où logerons-nous à la fin de la décennie ?

C’est avec ses considérations en tête que nous avons arpenté les quinze sections d’une exposition qui se décline sur le mode d’une étonnante épopée. Récit dédié à la mobilité et à la transformation, dans ce qu’elles induisent en termes de transformation du cadre bâti et des habitudes de vie des habitants d’un secteur donné.

Quinze récits composent les jalons d’une exposition qui est particulièrement bien ficelée en termes d’articulation de la thématique et de scénarisation de son parcours. Chaque thème est exploité par le truchement d’une présentation qui nous expose l’intention derrière la mise en scène des artefacts présentés à l’intérieur d’un îlot.

 

Défaire les mailles du tissu urbain

Les concepteurs de l’exposition ont échafaudé leur argumentaire sur l’impact des déplacements de collectivités sur la configuration des bâtiments et, à fortiori, sur le tissu urbain. Le directeur et conservateur en chef du CCA, Mirko Zardini, fait état de «prévisions [qui] indiquent que dans les prochaines décennies, la migration pourrait toucher près d’un milliard de personnes».

Plus qu’un épiphénomène, ce transfert sans précédent de populations aurait, donc, pour effets de métamorphoser le paysage construit et les relations de proximité qui sont le lot de ce qu’il est convenu d’appeler la typologie urbaine. Monsieur Zardini estime que «le déplacement et la mobilité influencent l’évolution de l’espace…». Sans doute. Mais, qu’elles seront les conséquences de tout ce mouvement de troupes ?

Prenant quelques cas isolés, dans le temps et l’espace, les concepteurs de l’exposition se sont attardés à mettre en lumière l’étonnante capacité d’adaptation des bâtisseurs dans un contexte où les migrations font en sorte de transposer des pratiques et des genres architecturaux d’un lieu à un autre.

 

D’un continent à un autre

Giovanna Borasi, conservatrice de l’architecture contemporaine et principale conceptrice de Trajets, précise le tir : «l’accent ne porte pas sur l’aspect social ou anthropologique de la migration ou de la mobilité, mais davantage sur les transformations physiques ainsi engendrées».

Ainsi donc, le thème dédié à l’Alternance met en scène le phénomène des travailleurs sénégalais qui viennent occuper un emploi temporaire en Italie. Rien que pour 2001, près de 100 000 Sénégalais auraient ainsi migrés (passage temporaire) vers l’Italie, faisant en sorte de générer un afflux important de devises vers leur pays d’origine.

Une photo, cocasse, souligne le contraste entre un chantier gouvernemental d’unités d’habitations à moitié terminé et une rangée d’unités construites par le secteur privé. On suppose que les devises étrangères auront servi à faire avancer les choses …

 

Ian Chodikoff, photographe. Chantiers privés presque terminés, faisant face à un chantier inachevé de logements financés par le gouvernement Mbao, Sénégal, 2007.

© Ian Chodikoff, 2005

 

Un télescopage culturel

Ailleurs, comme à Brazzaville, capitale de la République du Congo, les dommages causés par une longue guerre civile n’auront laissé d’autres choix aux élites locales que de faire appel aux investissements et à l’expertise étrangers pour rebâtir la cité. Ici, le gouvernement chinois aura été mis à contribution pour fournir capitaux, ouvriers et méthodes de construction sur ce théâtre à grand déploiement. Ne faisant pas les choses à moitié, les chinois auront exporté des «programmes de développement comprenant des projets complets de construction de logements et d’infrastructures», précise le texte liminaire du thème dédié à la Convergence.

 

Le mimétisme

Les déplacements importants de population auront pour effet de transposer des méthodes de construction – ou des figures typologique – sur les anciennes habitudes culturelles des populations concernées. Le thème de la Provenance se penche sur le phénomène du mimétisme en architecture.

Un étonnant cas de figure est abondamment documenté par une série de photographies d’époque tout à fait savoureuses. Le récit nous apprend qu’entre 1816 et 1847, près de 20 000 afro-américains furent encouragés à émigrer au Libéria, en Afrique. Les colons, issus de conditions socioéconomiques diverses, emportèrent avec eux le style d’architecture des grandes résidences du Sud des États-Unis. D’étonnantes villas, avec vérandas et porches à colonne, virent le jour sur un continent qui n’avait jamais vu ce type d’architecture fleurir auparavant.

 

Max Belcher, photographe. The Tyler Mansion, ca. 1880, Arthington, Libéria, 1977.
Collection du Centre Canadien d’Architecture, Montréal.

© Max Belcher

 

Dérives tectoniques

Près de la sortie, un îlot baptisé Dérive, met en scène quelques noix de coco et de belles planches naturalistes les dépeignant pour nous faire comprendre que «la noix de coco est un voyageur mondial, qui dérive sur l’océan au gré des intempéries et des marées». Un voyageur qui échouera où bon lui semblera, dans un contexte où «aucune loi ne peut restreindre [ses] déplacements».

 

Vue d’installations de l’exposition du CCA, Trajets : comment la mobilité des fruits, des idées et des architectures recompose notre environnement.

© CCA, Montréal

 

On serait en droit de s’interroger à propos de cette allusion aux migrations de populations qui se généralisent à l’heure actuelle. Les humains sont-ils des noix de coco qui peuvent dériver aux quatre vents, sans prendre en considération les impacts induits par de tels déplacements ?

Si les migrations ont, de tous temps, contribué à enrichir les sociétés d’accueil, c’est tout de même l’enracinement qui aura permis de jeter les fondations de la cité. Claude Lévi Strauss nous donnerait, sans doute, raison sur ce point. Les plaques tectoniques sur lesquelles nos sociétés ont été érigées seraient-elle en train de se disloquer ? Encore faudrait-il s’entendre sur les causes d’un tel charivari.

L’exposition Trajets : comment la mobilité des fruits, des idées et des architectures recompose notre environnement pose de bonnes questions et illustre avec doigté l’effet des migrations sur la forme du construit.

Toutefois, un flou artistique demeure au chapitre des conséquences de tels mouvements sur la trame urbaine. On aimerait bien voir naître une exposition dédiée à l’impermanence et à la permanence, traitées simultanément. Une idée pour le futur …

 

Trajets: comment la mobilité des fruits, des idées et des architectures recompose notre environnement


20 octobre 2010 au 13 mars 2011

Centre Canadien d’Architecture

1920, rue BaileMontréal, QuébecH3H 2S6Canada514 939 7026

Heures d’ouverture du musée

Du mercredi au dimanche, 11 h à 18 h
Le jeudi, 11 h à 21 h
Fermé le lundi et le mardi

Droits d’entrée

Adultes: $10
Aînés (65 ans et plus): 7 $
Étudiants : gratuit
Enfants : gratuit
Entrée libre pour tous les jeudis après 17 h 30

 

 

 

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