En remontant l’histoire de la rue Sainte-Catherine

Une critique de l’exposition LA RUE SAINTE-CATHERINE FAIT LA UNE !

 

Par Patrice-Hans Perrier

 

Le Musée Pointe-à-Callière lance une exposition qui décoiffe, nous faisant oublier les premières bordées de neige. Cette fois-ci, c’est la petite histoire qui fait la une de ce musée dédié à l’histoire et à l’archéologie. La direction du musée en profite pour lancer un livre de Paul-André Linteau – aux Éditions de l’homme – consacré à l’histoire mouvementée de cette artère commerciale.

Paul-André Linteau, historien bien connu, nous rappelle que «sur une distance de 11 kilomètres, la rue Sainte-Catherine est l’un des reflets les plus fidèles de Montréal. Depuis le XVIIIe siècle, elle s’est développée au rythme de la ville, avec ses hauts et ses bas, ses moments de gloire et ses jours plus sombres. Mais depuis toujours, ses multiples vocations … ont fait d’elles une rue incontournable et un témoin privilégié de l’histoire de Montréal».

 

Les nouvelles font la UNE sur la rue Sainte-CatherineCrieur de journaux dans la rue, vers 1905
Musée McCord, MP-0000.586.112 x

 

En fait, il serait utile de mentionner que la «Sainte-Catherine» a déjà été sillonnée par un vaste réseau de tramways provenant de tous les secteurs de la ville. Autour des années 1924, cette immense artère commerciale irrigue une multitude de lignes qui permettent aux montréalais d’aller d’est en ouest ou du nord au sud.

Et, plusieurs lignes y font la navette, entre la rue de Bleury (plus à l’est) et l’avenue Atwater (à l’ouest du centre historique). Des photos d’époque nous dépeignent le joyeux tohu-bohu des wagons de tram stationnés en diagonale ou filant au beau milieu d’une circulation composée de voitures et de camions zigzaguant. En fait, dès les années 1920, la rue Sainte-Catherine possède déjà une allure altière avec une architecture de qualité en définitive.

 

Les fonctions commerciales irriguent le centre-ville

L’auteur de la monographie souligne, justement, que c’est au début du XXe siècle que furent implantés les grands magasins. Il affirme que «les années 1920 en sont l’âge de la plénitude». Et, c’est sans doute pendant les «années folles» – les années 20 – que Montréal prend des allures de grande ville nord-américaine (pour l’époque). Linteau précise que «la population de l’agglomération, qui avait touché le demi-million en 1911, atteint le million d’habitants en 1931».

 

Département vêtement pour garçons chez OgilvyDistingués commis de Ogilvy au rayon des garçons, au début du XXe siècle

Bibliothèque et Archives nationales du Québec

 

 

Au début des années 1930, le célèbre magasin Eaton décide d’ouvrir un somptueux restaurant de style Art déco niché au dernier étage du navire amiral de la chaine. L’architecte français Jacques Carlu s’occupera de concevoir et de réaliser l’étonnant restaurant qui sera classé monument historique par le gouvernement du Québec en 2000.

C’est au tournant du millénaire que le grand paquebot dédié à la consommation ferme ses portes. Il faudra attendre quelques années pour que la bâtisse soit rénovée de fond en comble. L’édifice abrite toujours des commerces de détails – principalement dans le domaine de la mode – mais l’esprit d’antan n’y est plus vraiment. Si le vénérable établissement a été rénové avec tact, on n’y retrouve plus cette effervescence qui était le propre des grands magasins au tournant du XXe siècle.

 

Effet domino

En fait, les grands magasins de l’ouest de la ville connaitront une croissance spectaculaire durant les années 1920; on n’a qu’à penser aux Morgan, Eaton ou Ogilvy de ce monde.

À l’est de l’épicentre des affaires, le grand magasin Dupuis ouvre ses portes aux populations francophones de la métropole et même aux villageois et cultivateurs provenant des bourgades en périphérie de la 3e métropole du Dominion britannique. Une photo d’époque nous en met plein la vue avec sa ligne de tramway traversant une rue Sainte-Catherine qui semble ensevelie sous la neige.

 

Tempête de neige près de chez MorganSainte-Catherine, Montréal, Québec, 1901, Wm. Notman & Son
Musée McCord, VIEW-3449

 

S’il semble difficile d’imaginer les mouvements de circulation de la banlieue vers le centre-ville, il faudrait rappeler qu’une emprise de tramway existait à cette époque sur un des versants du Pont Victoria.

En fait, curieux paradoxe, c’est avec notre dite «révolution tranquille» que la dernière ligne de tram sera démantelée. Depuis 1959, les autobus et les voitures ont pris d’assaut le centre-ville de Montréal. La «Sainte-Catherine», pour sa part, est envahie par une cohorte d’automobilistes klaxonnant à qui-mieux-mieux dans un concert qui semble faire écho à une certaine cacophonie urbaine.

 

L’architecture vernaculaire fait sa marque

Le centre des affaires s’étant déplacé de la rue Saint-Jacques – dans le Vieux-Montréal – vers les pourtours du boulevard Dorchester, un mouvement par capillarité fera en sorte que les activités commerciales se retrouvent sur la «Sainte-Catherine» à la fin du XIXe siècle.

Pour monsieur Linteau il n’y a pas de doutes : «la vocation commerciale de la rue s’affirme avec l’arrivée du grand magasin, à partir des années 1890. Montréal emboîte le pas à d’autres grandes villes d’Europe et des États-Unis».

Contre toutes attentes, les français succomberont à cet engouement pour les grandes surfaces commerciales alors que, toujours selon Linteau, à Paris, «la transformation du Bon Marché, en 1852, marque le début de l’ère des grands magasins, auxquels s’ajoutent bientôt ceux du Louvre, du Printemps et de la Samaritaine …».

Et, fait historique marquant, (contrairement aux anciennes artères commerciales du Vieux-Montréal – De la Commune; Notre-Dame ou Saint-Jacques) l’avènement des grandes surfaces sonne le glas des petites échoppes familiales.

S’il restera bien quelques petits bureaux de postes, des épiceries de quartier en périphérie et une constellation de petites boutiques – chapeliers, cordonniers, etc. – les grands magasins préfigurent déjà le phénomène des supers-marchés qui essaimeront durant deuxième partie du XXe siècle.

Qui plus est, l’exposition nous fait prendre conscience de l’arrivée des salles de cinéma – à l’instar du Ouimetoscope (cette première salle dédiée au 7e art voit le jour en 1906) et d’autres salles ouvriront leur portes durant les années 1910 et 1920. Ici aussi, la grandiloquence prime, et des «palaces» ouvrent leur porte mettant en scène une étonnante architecture d’emprunt, toute de stucs, de boiseries et, même de marbres.

Que l’on songe à l’Impérial – toujours existant – , au Princesse – qui deviendra le cinéma Parisien et fermera ses portes en 2007 – ou au Capitol, les grands palaces semblent correspondre au rêve d’opulence caractérisant la genèse de cette société de consommation qui n’a toujours pas rendu l’âme.

Outre les grands magasins et les palaces, les banques et les établissements de l’état avaient déjà marqué le pas en ouvrant de riches succursales durant la deuxième moitié du XIXe siècle.

L’architecture ira voguant, du style Queen Ann à l’Art Déco, en passant par le style Beaux-Art (plutôt rare à Montréal), Art Nouveau et une quantité incroyables d’arts «renaissants» de l’époque victorienne jusqu’à la crise de 1929.

Le Streamline, avec ses allusions à l’aérodynamisme des véhicules, prendra la relève entre les deux grandes guerres mondiales pour venir marquer non seulement la devanture des commerces, mais tout autant le mobilier et les accessoires qu’on y retrouvait. Le «Diner» représentant, certes, une sorte d’apogée d’un style vernaculaire se prêtant particulièrement bien à la production de masse.

 

Les arts et le commerce cohabitent

L’avantage de cette exposition – principalement consacrée à la photographie, mais comportant aussi son lot d’artefacts typiques – c’est de nous aider à cerner les temps forts du déploiement de cette artère irriguant ce qu’il est convenu d’appeler le centre-ville de Montréal.

En effet, comme le souligne la monographie de l’exposition, «le centre-ville constitue le cœur de toute agglomération (contrairement à notre époque présente). C’est le lieu du pouvoir économique et souvent politique. Là converge toute l’information nécessaire à la conduite des affaires et à l’exercice du pouvoir. C’est un lieu de prestige où les entreprises peuvent afficher leur réussite».

Les photographies d’époque sont éloquentes. L’essentiel des grands bureaux se concentre autour des squares qui longent la «Sainte-Catherine». Que l’on pense au Square Philips – bordé par le célèbre magasin Morgan qui deviendra La Baie par la suite. La petite bourgeoisie naissante habitait dans les faubourgs avoisinants et venait s’approvisionner tout au long d’une artère bien desservie en services de toutes sortes.

L’exposition présente aussi certains moments de rupture dans l’histoire «moderne» de Montréal, avec la construction de l’immense immeuble Sun Life, en 1931, ou l’érection de la tour de la Place Ville-Marie, en 1961. On y voit d’énormes tranchées qui ouvrent leurs entrailles au public, le temps que les ouvriers mettent en place les canalisations de ce qui deviendra l’épine dorsale du «Montréal sous-terrain». Mais c’est une autre histoire sur laquelle nous reviendrons.

On retiendra aussi l’arrivée des salles de concert et des halls – apanage des classes dominantes à la fin du XIXe siècle – qui traceront la voie à une multitude d’académies et de salles de musique par la suite. Bien avant l’arrivée du jazz, il y a les negro spirituals et la musique inventive d’un Gershwin qui paveront la voie à l’arrivée du Charleston, du Twist et des autres musiques qui faisaient les délices de nos grand-mères.

Fait important, les théâtres et les salles de concerts se prêteront aux manifestations populaires en tous genres. Ainsi, le National ouvrira ses portes en 1900 pour y présenter du théâtre à grand déploiement.

La politique et les affaires de la cité, comportant leur lot de mises en scène, on comprendra que les grands théâtres devenaient l’endroit tout indiqué pour permettre à de grands orateurs d’y faire leur marque. Certains deviendront des maires qui ont marqué l’histoire locale, que l’on pense aux Camilien Houde ou Jean Drapeau de ce monde.

C’est avec la prohibition de l’alcool aux États-Unis qu’un genre nouveau viendra contaminer la «Sainte-Catherine». Le night club fait son apparition et, dans son sillage, le jazz fleurira à telle enseigne qu’on y consacrera un grand festival dès 1980. Les petits cafés et autres clubs enfumés qui ceinturaient la Place-des-Arts peuvent être comparés à des surgeons qui finiront par alimenter la passion des montréalais pour cet art protéiforme par excellence.

 

Boom d'après-guerreRue Sainte-Catherine Ouest, 1963

Archives de la Ville de Montréal

 

 

Il ne s’agit pas d’une exposition à grand déploiement, mais cette mise en scène intimiste de la «Sainte-Catherine» vaut le déplacement. Ne serait-ce que pour constater la vigueur d’une artère populaire et commerciale qui refuse de mourir. Et, sait-on jamais, qui annonce peut-être une renaissance de bon aloi du centre-ville de Montréal.

Un concept particulier d’animation a été peaufiné par l’équipe du musée : il semblerait que les visiteurs soient invités à quitter leur posture de voyeur pour participer à ce petit happening muséal. La Sainte-Catherine n’étant pas faite pour les inhibés en définitive. Elle coule plutôt de source, fille de cette sagesse populaire qui conjugue les occupations du quotidien avec le plaisir de vivre.

 

 

Un art vernaculaire futé
Tramway d’hiver à traction animale, 1877

Archives de la STM, Fonds de la Montreal Street Railway Company

 

 

Un lien : http://www.pacmusee.qc.ca/fr/accueil

 

Présentée du 7 décembre 2010 au 24 avril 2011, l’exposition La rue Sainte-Catherine fait la une !est produite et réalisée par Pointe-à-Callière, musée d’archéologie et d’histoire de Montréal.

Le Musée est subventionné par la Ville de Montréal.

Coordonnées

350, place Royale
Angle de la Commune
Vieux-Montréal (Québec)
Canada H2Y 3Y5

Téléphone : 514 872-9150

 

 

 


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Une réflexion sur “En remontant l’histoire de la rue Sainte-Catherine

  1. Salut Patrice!

    J’ai survolé tes carnets rapidement et, à première vue, cela représente un travail considérable.

    Au plaisir d’avoir discuté avec toi, bonne continuation, bonnes fêtes et meilleurs voeux d’année!

    Dominik

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