Pour que Montréal retrouve sa pleine mesure

Une analyse de la politique municipale

 

Par Patrice-Hans Perrier

Une décennie s’achève et Montréal n’en finit plus de se chercher de nouvelles vocations.

Forums  d’idées nouvelles, espaces de création et d’échanges féconds, lieux de convergences.

Mais, faut-il le rappeler, Montréal demeure la métropole de la nation québécoise, au confluent de plusieurs civilisations qui s’entrechoquent en ce début de nouveau millénaire.

Ancienne plaque tournante de la traite des fourrures, port de mer ouvrant le continent et place commerciale de premier plan, Montréal n’a toujours pas trouvé sa place dans le concert des métropoles d’un occident en déclin.

 

Inféodation

La raison en serait, peut-être, de son inféodation aux puissances cosmopolites qui règnent sur les places financières et les transactions anonymes. À défaut d’agir comme un véritable poumon économique, la métropole du Québec sert plutôt d’interstice entre des blocs continentaux qui ne savent plus trop comment se relier.

Le centre-ville de Montréal accueille en son sein les officines de l’aviation civile et certains appendices d’une gouvernance mondiale qui n’ose toujours pas dire son nom clairement.

 

Délire des grandeurs

Pendant ce temps, les arrondissements comptent sur une dotation qui rétrécit en peau de chagrin, les services de proximité ayant été réduits à leur plus simple expression. Montréal implose, livrée à des guerres de tutelle, des joutes d’influence où s’affronte une myriade d’organismes apparentés qui lui pompe ses ressources vitales. Le bureau du Maire s’occupe des grands projets, à défaut de l’ancien département d’urbanisme qui a été pulvérisé au grand dam de ses artisans.

Si New York ne compte qu’UN centre hospitalier de recherche universitaire – le Mount Sinai – nos élites nous ont fait miroiter deux mégas hôpitaux appelés à sceller dans le béton les deux solitudes linguistiques de Montréal.

En fait, c’est un SEUL et même complexe qui aurait dû être planifié, arrimant les chercheurs des Université Mc Gill et de Montréal à une même plateforme de recherche et de soins médicaux de pointe. Dépensant l’enveloppe budgétaire qui leur avait été assignée, les élites anglophones ont fait preuve, encore une fois, de perspicacité et de ce pragmatisme qui manque si cruellement à leurs vis-à-vis …

Un bureau dédié à la recherche et au développement du design s’occupe de mettre en piste des réflexions, de lancer des concours et de coordonner certains projets de pointe. Pourtant, le design urbain – mobilier, aménagement paysager, éclairage public, restauration, signalétique et réseautique, projets architecturaux phares et bonification du domaine public – devrait demeurer l’apanage d’un véritable département d’urbanisme. Et, non pas être la chasse gardée d’officines qui ne sont redevables à personne en bout de ligne.

 

Une population laissée pour compte

Montréal, c’est aussi une métropole où près de 300 000 individus ne mangent pas à leur faim. Des chiffres confirmés par certains organismes – à l’instar du Dispensaire diététique de Montréal ou de la Direction de la santé publique de Montréal – qui laissent songeur au chapitre de l’offre alimentaire sur l’île de Montréal et à propos de la pauvreté galopante en dépit de certaines politiques de relance du tissu socioéconomique. L’organisme Moisson Montréal vient de terminer la mise à niveau de son entrepôt alimentaire, à Ville Saint-Laurent, le plus grand au Canada d’après certains.

Curieusement, Montréal fait dans l’architecture des grandes barres d’habitation – de type stalinien – à telle enseigne que certains hôpitaux, entrepôts alimentaires, bibliothèques, centres de congrès, terminus d’autobus,  institutions d’enseignement, bref, les relais de la nouvelle gouvernance ressemblent à des centres de tri où l’humanité est traitée à parité avec les marchandises en transit. Les technocrates le disent: la ville est, désormais, un espace où il convient de capter, d’organiser et de gérer les flux de la circulation du grand capital apatride.

 

Un héritage dilapidé

Dans l’entrefaite, la Bibliothèque centrale de Montréal a été liquidée, sans que personne ne proteste. Les maisons de la culture – telle que la Chapelle du Bon-Pasteur – n’arrivent plus à voir la lumière au bout du tunnel, dans un contexte où l’administration municipale tente d’en faire des lieux de diffusion au services de promoteurs privés qui engrangeront des profits en profitant d’infrastructures entretenues par les pouvoirs publics.

Dans le même ordre d’idées, d’importantes infrastructures de diffusion culturelle – à l’instar des Muséums nature ou du Musée-Pointe-à-Callière – semblent quitter le giron montréalais pour se rattacher à des entités métropolitaines ou à des paliers de gouvernance supérieure.

Le marché St-Jacques a été vendu à un promoteur privé … et semble s’écarter de sa mission première qui était d’offrir une offre alimentaire de base et abordable à la population des faubourgs ouvriers au nord et à l’est de Radio-Canada.

Le chalet du Mont-Royal est de plus en plus réquisitionné pour des fêtes privées, alors que la population pouvait compter sur un rare espace de délassement en pleine nature. Son petit casse-croute vient d’être fermé et remplacé par des machines distributrices de malbouffe à prix d’or.

C’est bien simple, les derniers vestiges des services de proximité sont évidés dans leur coquille pour que des corps étrangers viennent y pomper le peu d’argent des quidams.

 

L’aliénation de l’appareil municipal

Pendant que l’appareil municipal ne sert plus qu’à recueillir les taxes, à administrer le déficit (et une généreuse réserve qui échappe à la logique comptable de base) et à maintenir une dotation famélique, une cohorte de sociétés ÉCRAN s’occupe de gérer, en sous-œuvre, les grands projets du Maire et la mise à niveau du centre-ville dans une perspective de mise en marché de Montréal au profit d’une vision «world class».

Comme nous le soulignait un architecte à la retraite, il importe de préserver le parc immobilier de logements «abordables» avant de mettre en orbite de grands projets de développement immobilier. Et, avant de songer à attirer les familles à Montréal, il semble vital d’aider celles qui y résident au moment de mettre cet article en ligne.

 

Une ville coupée de ses constituantes

Bien sûr qu’il nous faudrait – peut-être – des Baron Haussmann pour élaguer certains axes d’un tissu urbain rabougri et étouffant sous le poids de ses propres incongruités.

La rue Notre-Dame n’est qu’un appendice qui défigure les anciens faubourgs ouvriers à l’est de la rue De Lorimier. Idem pour le Complexe de l’échangeur Turcot, écrasant d’autres faubourgs à l’ouest du centre-ville … et, que dire du boulevard Décarie qui scinde en deux l’arrondissement Notre-Dame-de-grâce  Côte-des-Neiges, instituant presque une zone de non-lieu.

Dans le même ordre d’idées, la césure provoquée par la mise en place d’un tronçon de l’autoroute Ville-Marie empêche toujours le Vieux-Montréal de communiquer avec le centre-ville moderne, plus au nord. Et, nous ne parlerons pas des emprises de chemins de fer qui instituent des enclaves sur le pourtour du centre-ville, là où des chemins de traverse auraient pu permettre aux citoyens d’aller le plus naturellement du monde d’un quartier à un autre.

Montréal a été balkanisée par les grandes entreprises de chemin de fer, par les barons de l’acier et, finalement, par des élites qui auront laissé se désagréger son tissu urbain, ses lieux de rencontre, ses monuments historiques, ses places publiques et le génie des lieux pour tout dire.

Comble de l’absurdité, la dernière ligne de tramway fut démantelée en 1959, à l’orée d’une «révolution tranquille» qui allait consister surtout à liquider les acquis de plusieurs décennies d’un progrès acquis de haute lutte. Faudrait-il rappeler – puisque la mémoire est une faculté qui s’oublie – que c’est en plein déclin de l’Empire britannique que furent esquissées les grandes lignes de notre tardive modernité.

 

Restituer la démocratie municipale

N’oublions pas que c’est au tournant des tumultueuses années 1970 que l’ensemble des citoyens montréalais a conquis (…) le droit d’élire des représentants. Que s’est-il passé depuis pour qu’à peine plus du tiers de l’électorat se manifeste aux dernières élections ? Pourquoi ce déni d’esprit républicain, cette fuite en avant qui favorise une gouvernance qui n’ose pas dire son nom ?

Un début de coup d’état a été signé avec l’abolition de la mairie de l’arrondissement Ville-Marie, dans le cadre de cette loi 22 adoptée en douce par la ministre Nathalie Normandeau en 2008.

Un coup de force qui fait dire à certains citoyens qu’André Lavallée serait devenu le maire fantôme du centre-ville, après sa nomination à titre de directeur du cabinet du nouveau maire de l’arrondissement Ville-Marie, c’est-à-dire le premier citoyen de la métropole. En effet, le maire Gérald Tremblay s’occupe, depuis lors, des destinées d’un arrondissement qui ne représente plus que les intérêts de quelques corporations aux influences lourdes de conséquence.

Pendant que certains organismes de protection du patrimoine et certains observatoires bien pensants érigent des cordons sanitaires autour de quelques vieilles pierres, la mémoire collective a été chassée des lieux de ce qui constituait l’épine dorsale du Montréal populaire, le cœur de la cité.

Comme le mentionnent, avec acuité, certains observateurs perspicaces, il eut été plus équitable d’abolir TOUTES les mairies d’arrondissement dans le cadre d’une élection municipale qui aurait mis sur la table les VRAIS ENJEUX d’une gouvernance qui semble avoir «perdu le nord».

Par ailleurs, les mêmes sources préconisent que l’on conserve la structure des arrondissements, mais sans l’appareillage politique qui reprend à son compte les doléances des citoyens concernant les services de proximité, l’état des infrastructures ou la gestion des taxes, pour ne nommer que les thèmes les plus discutés.

Toujours dans cet esprit d’éviction de l’esprit des lieux, le directoire qui préside aux destinées de l’ancienne métropole du Canada vient de téléguider un nouveau projet de modification de la loi sur l’Aménagement et l’Urbanisme (LAU). Le projet de loi 58 a été adopté en juin dernier sans que les médias n’en fassent grands cas.

Désormais, c’est la Communauté métropolitaine de Montréal (CMM) qui énoncera une vision stratégique en termes de développement et de gestion du territoire. Le maire de Montréal, présidant aux destinées de la CMM, moussera un plan métropolitain – s’appuyant sur des velléités de développement durable – qui devrait assurer (nous dit-on) la compétitivité et l’attractivité du territoire de cette communauté qui regroupera autour de la moitié du Québec.

On peut se demander, à juste titre, dans quelle mesure la Ville de Montréal existe-t-elle … dans un contexte où ses élites travaillent à gommer jusqu’à sa propre raison d’être. Une métropole attirant et redistribuant les forces vives d’une nation québécoise qui ne serait plus aliénée à des intérêts obscurs, tout en étant ouverte sur le monde.

 

 

 

 

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