Le grand ménage du printemps

La Ville de Montréal laisse tomber les moins fortunés dans le dossier de la gare-hôtel Viger

 

Par Patrice-Hans Perrier

 

Dans un contexte où le dossier de la vente de la Gare Viger revient sur la sellette, nous avons cru bon réintroduire un article composé au printemps 2008.

Cette brève analyse portait sur le contournement par la Ville de Montréal de sa propre réglementation vis-à-vis de l’inclusion de logements abordables dans les grands projets immobiliers. Ici, c’est le fait qu’il s’agisse d’un immeuble détenu en propre par la municipalité qui frappait l’imagination.

Au-delà des arguties concernant la valeur réelle du terrain et les tractations derrière la vente de la gare (2006) nous avons voulu souligner les étonnantes prouesses d’un Comité exécutif qui n’hésite pas – lorsque des intérêts supérieurs le commandent – à contourner les grandes politiques de développement urbain mise en branle par l’administration municipale. À nos lecteurs de juger cette affaire à la pièce.

 

Contre toute attente le Comité exécutif de la Ville de Montréal semblerait sur le point d’abandonner l’idée de forcer le promoteur de la gare-hôtel Viger d’inclure du logement social dans son projet. Qui plus est, des tractations auraient cours entre nos édiles et le gouvernement du Québec à l’effet de modifier l’article 89 de la Charte de Montréal. Chemin faisant, le projet échapperait à un éventuel processus référendaire, laissant les citoyens devant les faits accomplis.

Certains intervenants, à l’instar de Éric Michaud, du Comité logement Centre-Sud, admettent que ce projet de 400 millions de dollars pourrait devenir un outil favorisant «le développement économique et le rayonnement de la métropole». Toutefois, c’est plutôt l’idée d’amender la Charte de Montréal qui fait froncer les sourcils des principaux intéressés. En effet, plusieurs promoteurs immobiliers feraient des pressions, au moment de mettre sous presse, sur les autorités municipales afin de court-circuiter les processus habituels de consultation publique. À titre d’exemple, le promoteur du projet Griffintown, dans un ancien faubourg ouvrier plus à l’ouest de la métropole, a mené lui-même sa propre tournée de consultations publiques, ayant pris soin de faire pression pour que son projet ne se retrouve pas devant l’Office de Consultation Publique de Montréal (OCPM).

L’ensemble des organisations communautaires, sans oublier une pléiade de spécialistes en développement urbain, convient qu’il est important de relancer l’offre montréalaise en terme d’unités d’habitation et de commerces de proximité. Toutefois, plusieurs observateurs craignent que les grands projets immobiliers du centre-ville de Montréal agissent comme un rouleau compresseur qui aurait pour effet de chasser les résidents les moins bien nantis des anciens faubourgs ouvriers de la cité. C’est dans cette optique que la municipalité avait adopté, en 2005, une Stratégie d’inclusion de logements abordables dans les nouveaux projets résidentiels. En bref, il s’agissait d’un outil apte à favoriser une plus grande mixité sociale au gré de mesures favorisant l’implantation de logements sociaux et abordables pour les ménages à faible revenu. Dans un contexte où 42 % des ménages du Centre-Sud de Montréal affectent plus de 30 % de leurs revenus pour se loger, on comprendra la réaction des groupes concernés par la chose.

 

Se tirer dans le pied

Là où le bât blesse, c’est que le site de l’ancienne gare Viger est situé sur des terrains qui appartenaient à la Ville de Montréal et qui ont été cédé par cette dernière en mai 2006, sans appel d’offre et pour une somme en dessous de l’évaluation municipale. Par ailleurs, aucune condition visant l’inclusion de logements abordables n’a été inscrite dans le contrat de vente. Pourtant, la stratégie d’inclusion de la municipalité prévoyait que des unités d’habitation à loyer modique soient construites dans le cadre de projets immobiliers mis en branle sur des terrains municipaux d’envergure. Éric Michaud soutient que «la Ville sabote sa propre stratégie qui, faut-il le rappeler, recommande l’inclusion de 30 % de logements sociaux et abordables dans le cas des grands projets de développement immobilier».

Bien que les édiles arguent avoir déjà fait plus que leur part lors du redéploiement du Faubourg Québec – un secteur limitrophe au projet en question – certains observateurs craignent que ce laxisme induise un effet d’entraînement pernicieux à l’avenir. C’est ainsi que Claudine Laurin, porte-parole de la coalition Habiter Ville-Marie, estime qu’«il serait complètement inconséquent que l’administration municipale contourne l’application de sa stratégie d’inclusion à la première occasion, et ce sur un site qui lui appartenait. Quel signal cela enverrait-il aux autres promoteurs pour les projets immobiliers à venir».

Cosmo Maciocia, le responsable de l’Habitation au Comité exécutif de la Ville de Montréal, tenait à nous rappeler en entrevue que le projet de la gare-hôtel Viger fait partie du Faubourg Québec, et que «18 % de logement social a déjà été construit dans le cadre d’une série de projets comprenant autour de 1200 logements dans ce secteur». Alors que le promoteur – la firme Viger DMC Inc. – prévoit ériger 289 unités de logements de prestige, rien ne serait prévu au chapitre des unités abordables. Toutefois, nos édiles préfèrent ne pas mettre les bâton dans les roues d’«un projet qui fera la fierté de Montréal», pour reprendre les termes de M. Maciocia.

 

Démocratie à vitesse variable

Éric Michaud nous rappelait que Catherine Sévigny, membre du Comité exécutif, préconiserait un projet de logement social hors site. Quoi qu’il en soit, il estime qu’il «est malhonnête d’assimiler le site de l’ancienne gare Viger au Faubourg Québec». Il semblerait que les acteurs de la scène municipale ont peur de faire co-habiter la population locale avec les touristes et autres investisseurs pressentis. C’est tout le concept de mixité social qui en prend pour son rhume et, partant, la possibilité de maintenir une cohésion citoyenne dans le centre-ville.

Marc H. Choko, un professeur d’urbanisme et un observateur influant, prône un redéploiement des anciennes friches urbaines de Montréal qui tienne compte de la donne au niveau internationale. À une époque où les métropoles nord-américaines se livrent une chaude lutte pour renaître, M. Choko estime qu’il s’agit de «capitaliser sur les singularités qu’offre Montréal sur la scène internationale». Mais il tient à nous prévenir que «le nouveau Montréal, développé sur son patrimoine historique, risque toutefois une sorte de «disneyworldisation. Le centre-ville deviendrait avant tout un lieu dominé par les fonctions récréo-touristiques où se succéderaient visites guidées, congrès et festivals, véritable «pollution» pour la fonction résidentielle».

C’est justement ce que craignent les groupes de défense des intérêts des locataires en montant aux barricades. Un autre interlocuteur, Neil McNeil, de la Fédération des coopératives d’habitation intermunicipale du Montréal métropolitain (FÉCHIMM), aime à rappeler que «la Charte est un outil important qui vient encadrer le développement de la ville selon l’intérêt public. Amender la Charte de Montréal afin de faciliter la réalisation d’un projet privé particulier créerait un dangereux précédent». Il semblerait que certains ne «s’enfargent pas trop dans les fleurs du tapis», alors qu’une journaliste du quotidien Le Devoir révélait, le 25 mars dernier, que l’ancien chef du cabinet du maire de l’arrondissement Ville-Marie fait du lobbying pour le compte du promoteur de ce projet controversé. Stéphane Dion serait au cœur des tractations menées entre la Ville de Montréal et le gouvernement du Québec à l’effet de modifier la charte de Montréal.

Et, au-delà de la question des consultations populaires, c’est aussi l’intégrité de l’arrondissement historique du Vieux-Montréal qui serait menacée. En effet, les mêmes jeux de coulisses porteraient sur la possibilité de déplacer les limites de l’arrondissement historique, histoire de favoriser la construction de tours en hauteur… une initiative que les résidents du Vieux-Montréal ne voient pas d’un très bon œil. Le grand ménage du printemps risque d’être fort laborieux aux abords de l’ancienne gare Viger.

 

 

 

 

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