La fuite en avant

Le mouvement Maîtres chez nous au 21e siècle (MCN-21) dénonce la stratégie énergétique du gouvernement Charest

VOLET PRIVATISATION DES RESSOURCES NATURELLES DU QUÉBEC

 

Par Patrice-Hans Perrier


Les plaques tectoniques de la société civile et de la classe politique se sont misent à bouger le 3 mars dernier. En effet, sous la houlette de l’organisme MCN-21, une cohorte de 70 signataires réclame que le gouvernement provincial reprenne possession de l’ensemble des ressources naturelles du Québec.

Les signataires ont donc endossé une «déclaration» qui dénonce la spoliation de nos ressources naturelles au profit d’intérêts privés qui auraient, dans certains cas, des accointances avec le pouvoir en place.



Extrait d’une conférence prononcée par Daniel Breton à l’Université Laval à l’automne 2010. Copyright QUÉBEC SOLIDAIRE.

 

On reproche, en gros, au gouvernement Charest d’avoir procédé à la privatisation de la production éolienne, d’avoir céder les droits d’exploitations des gaz de schiste pour trois fois rien et de pousser l’audace jusqu’à laisser aller une partie des droits d’exploitations de cette hydroélectricité pour laquelle une génération s’est battue. En fait, cette déclaration vise, d’abord et avant tout, à préserver «le patrimoine collectif que nous ont légué Adélard Godbout, Jean Lesage et René Lévesque», pour n’en citer qu’un bref passage.

L’écologiste Daniel Breton et l’organisme MCN-21 font remarquer que c’est à partir de 1944 que la collectivité a décidé de prendre en charge le potentiel énergétique de son territoire. Curieusement, tout ce débat a lieu dans un contexte où les grandes transnationales pétrolières et autres se servent des ententes de libre échange pour mousser le concept d’espace hybride de développement économique. En termes plus précis, on pourrait dire que les nouvelles «zones franches» d’exploitation et de développement économique transgressent carrément les espaces nationaux ou régionaux.

 

La territorialité comme élément de souveraineté nationale

On se rappellera qu’en 1962, sous la houlette du gouvernement de Jean Lesage, une élection générale anticipée à caractère référendaire se tiendra sur le thème de la nationalisation d’une partie ce notre patrimoine énergétique. C’est à cette occasion que fut mis de l’avant le célèbre slogan «Maître chez nous», avec la volonté d’aller chercher un mandat afin de ramener dans le giron gouvernemental les activités relatives à la production, au transport et à la distribution de l’électricité. Et, la classe politique prenant le leadership, réussira une opération qui allait permettre à la nation de jouir d’une hydroélectricité à coût raisonnable, mais aussi de profiter de cette industrie énergétique pour favoriser la relance du développement économique du Québec.

Les signataires de cette déclaration soutiennent aussi le fait que le gouvernement de Jean Lesage ait profité du momentum pour nationaliser par la suite les droits d’exploration et d’exploitation du gaz et du pétrole en sol québécois. Le cœur de cette déclaration concerne, justement, le fait que l’actuel gouvernement Charest soit en train de céder «pour une bouchée de pain les droits sur notre pétrole, notre gaz et même le développement de notre vent».

On se rappellera, à ce propos, qu’Hydro-Québec a lancé dernièrement d’importants appels d’offres pour l’exploitation de gisement éoliens sur tout le territoire québécois. En fait, autour de vingt-trois parcs éoliens sont déjà sous contrat avec Hydro-Québec Distribution au moment de mettre cet article en ligne. Les signataires de la déclaration «Maître chez nous 2011» contestent le fait que nos sociétés d’état se départissent d’une part de leur maîtrise d’œuvre en termes d’exploitation énergétique pour, ensuite, racheter une part de l’énergie produite par les sociétés privées ayant profité du pactole.

 

Reprendre le contrôle de notre territoire et de ses richesses

Et, au cœur de cette déclaration, on souligne le fait crucial que la volonté du gouvernement Charest de privatiser nos ressources serait en porte-à-faux avec un demi-siècle de lutte nationale pour se doter d’une autonomie énergétique digne de ce nom. Ici, on réclame, non seulement un moratoire, mais aussi une consultation [de type référendaire] sur le dossier litigieux de cette cession d’une part croissante du potentiel énergétique du Québec.

N’y allant pas par quatre chemin cette cohorte d’intervenants exige, rien de moins, que «le gouvernement reprenne immédiatement possession des droits d’exploration et d’exploitation de NOS ressources énergétiques qui constituent NOTRE BIEN COMMUN». Et du même souffle, on nous rappelle que l’ensemble des sources d’énergie du Québec a été nationalisée depuis belle lurette. En outre, les signataires assimilent la privatisation d’une part croissante de nos gisements énergétiques à un acte de «spoliation de biens publics appartenant au peuple québécois».

 

Retour à la case de départ

Daniel Breton s’est entretenu avec nous dans l’entrefaite. Il nous rappelle d’ailleurs que «le Québec via la SOQIP avait racheté les droits d’exploitation de la pétrolière Shell. Autour de 1990 ces actifs ont été transférés à la division Hydro-Québec Gaz et Pétrole», précise-t-il. Le principal intéressé – et son organisme – considère que l’on devrait plutôt s’inspirer de la Norvège, un pays qui détient plus de 70,9 % des actifs de l’exploitation pétrolière via la société d’état Statoil. Rappelons que la société d’état norvégienne, fondée en 1972, est devenue l’un des plus grands vendeurs de pétrole brut au monde (wikipedia).

Ce pays, toujours selon notre interlocuteur, «a réussi à consolider un fond souverain qui avoisinerait les 400 milliards de dollars, alors qu’une province comme l’Alberta n’a même pas profité de l’extraction des sables bitumineux pour mettre des ristournes de  côté».

En fait, hormis la nationalisation des ressources hydroélectriques durant les années 60, le Québec est toujours à la remorque d’une loi sur les mines qui remonte à l’époque victorienne ! Et, cette législation vétuste ferait la part au secteur privé qui verse des ristournes jugées insuffisantes par notre interlocuteur et plusieurs autres. Alain Dubuc, éditorialiste au service de la nébuleuse Gesca, prête aux signataires de cette déclaration de curieuses intentions. En effet, l’éditorialiste affirme, dans un papier daté du 4 mars dernier, que la nationalisation des ressources naturelles serait «un modèle, très rare en Occident, [une approche qui] est devenu la marque de commerce de la patrie d’Hugo Chavez. Mais pourquoi voudrait-on faire du Québec un Venezuela du nord?».

 

Un discours intéressé

Curieusement, Monsieur Dubuc ne fait aucunement mention du cas de la Norvège dans sa diatribe. Il reproche à la coalition derrière «Maître chez nous 2011» d’avoir des visées partisanes en profitant des ratés du gouvernement Charest dans le dossier de l’exploitation des gaz de schiste pour l’attaquer sur ce front. Par ailleurs, il affirme aussi que «l’attrait pour les nationalisations s’explique aussi par notre méconnaissance de l’industrie pétrolière et notre tendance à y plaquer le modèle de l’hydroélectricité. Avec l’eau des rivières, on a une assez bonne idée de l’énergie que l’on peut produire. Pas avec du pétrole enfoui dans un sous-sol qu’on ne connaît pas». S’il reconnaît que l’état doive profiter des retombées anticipées, il estime que «c’est par le biais des redevances que l’exploitation des ressources enrichit la collectivité».

Daniel Breton s’est empressé de rectifier le tir en affirmant que, déjà, en 2003 Hydro-Québec avait décelé le potentiel des hydrocarbures et prévoyait entreprendre rapidement une première phase d’exploitation. Il nous rappelle que l’émission Découverte, une série documentaire produite par Radio-Canada en date du 11 janvier 2004, avait confirmé l’intérêt de la société d’état pour l’exploitation d’importants gisements d’hydrocarbures sous les eaux du fleuve Saint-Laurent. Curieusement, les médias gouvernementaux ont fait état du danger qu’une telle prospection ferait encourir aux milieux marins et puis, hop, on n’a plus beaucoup parler de cette affaire par la suite.

 

Des accointances douteuses

L’écologiste émet une sérieuse réserve à l’effet qu’un officier supérieur de Power Corporation siège sur le conseil d’administration d’Hydro-Québec. On se rappellera que le puissant holding de la famille Desmarais possède une importante participation dans le capital de la multinationale Total, une entreprise tentaculaire qui prospecte activement dans le domaine des gaz de schiste en France.

Par ailleurs, M. Breton rappelle aussi qu’Hydro-Québec a laissé aller une part importante du développement de l’énergie éolienne à un autre titan, EDF. Inutile de rappeler les profitables alliances entre Power Corporation et EDF Énergies Nouvelles pour le développement de projets d’énergies renouvelables un peu partout autour du monde.

Il est, en effet, fort troublant qu’un quotidien appartenant en propre à Power Corporation fasse l’apologie de la privatisation en fustigeant les tenants d’une nationalisation de nos ressources collectives… dans un contexte où le puissant holding familial aura délégué plusieurs officiers supérieurs sur les conseils d’administration des plus importantes sociétés d’état du Québec !

 

Sentir la soupe chaude

Le gouvernement Charest a tenté, hier, de calmer la grogne populaire par l’entremise d’un point de presse mettant en vedette le ministre responsable du développement durable, de l’environnement et des parcs. Le ministre Pierre Arcand est venu calmer le jeu devant un parterre de journaliste dans une tour anonyme du centre-ville de Montréal. Ce dernier a tenu à préciser que son gouvernement «accueillait favorablement» les recommandations du Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE) à l’effet qu’un encadrement plus serré des opérations de l’industrie du gaz de schiste s’imposait. Le ministre Arcand a tenu à préciser qu’aucun nouveau forage ou de nouvelles opérations de fractionnement hydrauliques ne serait autorisés sans consultation publique. Il semblerait que le gouvernement Charest tente de gagner du temps dans un contexte où l’opinion publique est exaspérée suite à ses nombreuses frasques dans ce dossier.

Finalement, le ministre dit s’être rallié à la recommandation du BAPE à l’effet de mettre de l’avant une évaluation environnementale stratégiques (EES) en bonne et due forme avant d’aller de l’avant avec les explorations gazières projetées par une cohorte d’investisseurs faisant la queue. Seules des expériences de nature scientifique seront autorisées en attendant les résultats de cette fameuse évaluation. Le moratoire réclamé par le plus grand nombre est donc d’ores et déjà écarté par une administration publique démontrant, une fois de plus, son brio pour ce qui est de ménager le chou et la chèvre.

Daniel Breton, pour sa part, accueille cette annonce d’un gel momentané des explorations de gaz de schiste avec un soupir de soulagement … mais n’est toujours pas rassuré face aux intentions réelles du gouvernement. Un dossier à suivre dans les prochains mois.

 

LIEN:  Conférence de presse «L’avenir de notre énergie québécoise», donnée à l’UQAM le jeudi 3 mars 2011 par Maître chez nous au XXIe siècle.

 

 

 

 

 

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