La mémoire des lieux

Une critique de l’exposition Quartiers disparus

Par Patrice-Hans Perrier

 

Le Centre d’histoire de Montréal lance une exposition qui nous rappelle que la métropole du Québec est une zone sinistrée en définitive. Véritable florilège de photographies provenant des archives de la Ville de Montréal, ce montage historique est le fruit d’une cogitation de près d’une décennie. Demain soir, 15 juin 2011, le Centre d’histoire de Montréal ouvrira ses portes afin d’inaugurer une exposition qui fait la part belle à la mémoire vivante de certains anciens faubourgs ouvriers ayant été rayés de la carte.

 

Restaurant Chez Lise

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Archives de la Ville de Montréal, Fonds : Quadrilatère rue Amherst, rue Papineau, rue Craig et rue Dorchester (Radio-Canada) – 9 juillet 1963 / Benny. 

Restaurant Chez Lise, au coin des rues De La Gauchetière et Beaudry.   

 

 

« Une ville n’est pas un objet figé, c’est un corps en perpétuel mouvement, en perpétuel changement. Cette évolution inéluctable s’est incarnée à Montréal dans la disparition de quartiers entiers entre 1950 et 1975, période de modernisation mondiale. Les raisons officielles des démolitions furent un manque de salubrité des logements existants et les besoins créés par de grands projets : l’Exposition universelle de 1967 et les Jeux olympiques de 1976. Montréal était à un moment charnière de son histoire! »

– extrait d’une présentation de l’exposition par le Centre d’histoire de Montréal

 

 

Rendu célèbre par ses projets grandiloquents, le maire Jean Drapeau pourrait être comparé à un catalyseur ayant permis à Montréal d’émerger à l’ère d’une modernité difficile à définir. Profitant de la venue de l’Exposition universelle de 1967, Drapeau et son équipe ont mis les bouchés doubles afin de « nettoyer » Montréal de certains de ses faubourgs mal-aimés. C’est ainsi que Goose Village – une bourgade sise à quelques pas du pont Victoria – fut éradiquée en 1964 pour faire place à un stade de football et, chemin faisant, éviter que les touristes soient incommodés par le triste paysage d’un quartier qui ne payait pas de mine. Et, pourtant, des photographies d’époque témoignent de la coquetterie de nombreux logements ouvriers du secteur. De nos jours plus rien ne subsiste des lieux, le stade ayant été démantelé et son site accueillant désormais un immense terrain de stationnement anonyme.

 
 
 
 
 
 
 
 
Une maquette représentant la structure type du PLEX montréalais, avec l’aménagement de la cour arrière et de ses bâtiments annexes.
– Photo prise durant l’exposition par Carl Bégin 
 
 

Playtime

L’inénarrable cinéaste Jacques Tati signait son ultime chef-d’œuvre en 1967, l’année de l’exposition universelle de Montréal. Son personnage fétiche, Monsieur Hulot, déambule à travers les décors filiformes d’une cité imaginaire qui semble calquée sur le quartier La Défense à Paris. L’espace mise en scène dans Playtime est vidé des sédiments de la ville classique. Il n’y subsiste plus aucune trace de ce tissu urbain (urban fabric) tricoté par des siècles de vie de quartier.

La cité est remplacée par un espace sériel, aseptisé et qui semble avoir été préfabriqué pour servir de terrain de jeu à une humanité livrée aux forces du marché. À l’instar de Rear Window, d’Hitchcock, les lieux de vie sont poreux et transparent, ne protégeant plus l’intimité de leurs occupants. Chacun peut « voir et être vu » simultanément dans cet espace urbain qui ressemble à s’y méprendre à un plateau de tournage. Cette ville artificielle participe à un happening permanent d’où a été évacuée la mémoire collective.

Le Montréal des années 1960 aurait très bien pu accueillir le plateau de tournage de Playtime, alors qu’une immense portion du centre-sud – incluant la quasi-totalité de ce que l’on appelait le Faubourg à m’lasse – fut pulvérisée afin de faire place à la maison de Radio-Canada et à son terrain de stationnement qui s’étend à perte de vue. Un autre faubourg ouvrier venait de rendre l’âme face à l’assaut des bulldozers agissant comme des troupes de choc au service du grand capital et de ses alliés de la politique municipale. Près de 900 unités d’habitation furent rasées et autour de 5000 âmes allaient s’envoler plus à l’est, participant aux nouvelles phases d’une paupérisation artificielle des anciens faubourgs ouvriers dans la portion sud de la métropole.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Archives de la Ville de Montréal
Vue aérienne du site déblayé de Radio-Canada, anciennement le Faubourg à m’lasse. 
 
 
Une mémoire qui refuse de mourir

Les artisans de cette exposition de choc ont recueilli les témoignages d’anciens résidents qui partagent leur désarroi dans un contexte où les urbanistes de l’ère Drapeau auront participé à ce qui ressemble à une lobotomie de la mémoire collective. Ainsi, certains témoins font état de la disparition des « traces de leur enfance ». L’hécatombe atteint des proportions dantesques dans le cas de la construction de l’autoroute Ville-Marie, véritable cratère qui viendra fissurer les plaques tectoniques de la cité classique et permettra de littéralement purger le centre-ville de Montréal de ses classes populaires.

Un autre témoin de l’époque, l’ancien urbaniste de la Ville de Montréal Guy R. Legault, affiche une complaisance outrancière lorsqu’il affirme que « de dire qu’on a déchiré la ville, c’est une fausseté ». Cette exposition restitue des éléments qui permettent d’organiser ce fameux terrain de bataille où s’affrontent en permanence les forces de l’histoire populaire et celle de l’histoire officielle, celle qui procède de la lecture des dominants. Curieux paradoxe, en définitive, que cette importante collection de photographies qui ont été croquées sur les lieux du crime, pour ainsi dire … les fonctionnaires ayant prit soin de répertorier chaque unité d’habitation condamnée à une future razzia.

 

Le choc des cultures

Jean Drapeau n’a rien inventé. À une époque où l’automobile régnait sans partage – le dollar américain remplaçant la livre sterling comme étalon universel –  les technocrates favorisaient une approche du développement misant sur la construction de méga-îlots thématiques. Agissant comme des polders urbains, les nouveaux quartiers satellites accueilleront des autoroutes surélevées et des tours à bureaux destinées à concentrer une activité totalement exogène face aux constituantes de la cité classique.

La Place Ville-Marie, la Tour de la Bourse ou la Place Bonaventure représentent les surgeons de cette approche de la ville satellitaire. Ne reculant devant rien, le Maire Drapeau prévoyait aller beaucoup plus loin dans son projet de nettoyage … urbain. Heureusement qu’une levée de bouclier allait mettre un frein à l’insatiable appétit de ce « Néron des temps modernes », pour reprendre une image populaire. C’est dans la foulée de cette entreprise de démolition à grand déploiement que sont nés plusieurs mouvements de protestation qui agiront comme les précurseurs d’une prise de conscience des nouvelles générations d’urbanistes, d’architectes ou de politiciens actifs sur la scène municipale.

 

Tabula rasa

L’exposition retrace aussi la disparition programmée de l’ancien Red Light de Montréal, « un secteur où cohabitait les prostituées et les bonnes familles canadiennes-françaises ou italiennes de l’époque », pour reprendre les mots du directeur du Centre d’Histoire de Montréal. On parle d’un autre faubourg qui allait être remplacé par les Habitations Jeanne-Mance, un îlot d’unités à loyer modique concentrées en plein centre-ville.

Jean-François Leclerc souligne « ne pas vouloir diaboliser la modernité, même si la nostalgie et le choc émotif ont marqué beaucoup de résidents forcés de quitter les lieux de leur enfance ». Reconnaissant que la construction de l’autoroute Ville-Marie allait paver la voie à un mouvement de contestation qui n’a toujours pas rendu l’âme, M. Leclerc admet que l’exposition tombe à point nommé à une époque où l’avenir de la réfection de l’échangeur Turcot suscite de vives polémiques.

 

Épicerie S. Lebeau

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Archives de la Ville de Montréal, Fonds : Édifices à démolir dans le cadre du plan Dozois. 1957 Épicerie S. Lebeau, au 298 rue Ontario Est (coin Sanguinet), avec un couple à la fenêtre.

 
 
Un lien ténu entre le passé et le futur

Tentant de faire la part de choses, le directeur du Centre d’Histoire de Montréal souligne que « les témoignages recueillis aideront, peut-être, les visiteurs de l’exposition à se faire une idée du rôle du citoyen dans la ville d’aujourd’hui ». Toujours selon notre interlocuteur, il semblerait qu’« actuellement le débat est plus ouvert et la contestation plus affirmée et structurée ». Poussant son observation un cran plus loin, il nous fait remarquer que « certains élus, sans être des animateurs sociaux, vont jusqu’à contester des décisions concernant de grands projets qui anticiperont l’avenir ».

En guise de point d’orgue, Jean-François Leclerc nous fait remarquer que « le bureau du patrimoine de la Ville de Montréal a récemment introduit tout le volet du patrimoine immatériel, pas seulement les monuments ou l’art vernaculaire. On parle donc de la valeur symbolique et sociale de certains secteurs de la ville qui est désormais prise en compte ». On peut, toutefois, se poser la question de la pertinence et du rôle de ce «patrimoine immatériel», à une époque où le centre-ville de Montréal n’accueille plus que les touristes ou les représentants de cette hyper-classe de décideurs apatrides qui discutaient du sort du monde la semaine dernière dans le cadre de la Conférence de Montréal.

 

 

Un lien :

http://www.ville.montreal.qc.ca/portal/page?_pageid=2497,85237573&_dad=portal&_schema=PORTAL

Présentée du 15 juin 2011 au 25 mars 2012, l’exposition Quartiers disparus  est produite et réalisée par le Centre d’histoire de Montréal.

 

Coordonnées

335, place D’Youville (coin St-Pierre) Vieux-Montréal H2Y 3T1 Métro Square-Victoria Renseignements : (514) 872-3207

 

 

 

 

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