TROMPE-L’ŒIL POUR UNE IMPASSE

 

Dans l’œil du cyclone / le designer Jaime Bouzaglo métamorphose un nouveau lieu 

Par Patrice-Hans Perrier

 

Jaime Bouzaglo fait partie de cette constellation d’esprits libres qui permettent à Montréal de respirer.  Designer touche-à-tout, ses pattes de velours ont caressé mille et unes esquisses dans l’espoir de faire naître des espaces de rêves. Son quartier général ressemble, d’ailleurs, au pied-à-terre d’un poète qui refuserait de vieillir. Sa table de travail pourrait être comparée à un champs de bataille, avec des régiments de maquettes, d’échantillons et d’esquisses qui n’attendent que les ordres de leur général pour former des escadrons appelés à attaquer un nouveau projet de design.

La courbe représente son mot d’ordre, plutôt vaste lorsqu’il s’agit d’aménager des espaces publics et nettement plus cintrée en matière de création d’objets. Son crayon, c’est un lasso qui sert à capturer les effluves qui sortent de ses rêveries et qui seront domptées par la suite. Car le rêveur est un travailleur qui ne s’arrête pas en si bon chemin.

 

Cliché de croquis pour le LOFT HOTEL – Jaime Bouzaglo

 

 

 

Dans l’œil du cyclone

On se souvient de son travail tout en subtilité pour le restaurant le Mediterraneo, sur le Boulevard Saint-Laurent, à deux pas de la coquette rue Milton. Sorte de paquebot aux couleurs d’or et de sable, rappel onduleux de sa méditerranée de naissance. Univers oblong où la courbe règne dans les moindres détails : immenses colonnes cannelées qui évoquent des serviettes de table enroulées ; vasques pour les fleurs en forme de cônes inversés ; vanités des WC faites de feuilles d’acier courbées comme s’il s’agissait de simples feuilles séchées ; jusqu’au plafond suspendu qui est fendu en deux, avec des cordages qui relient les deux hémisphères à la manière d’un vêtement féminin …

Jaime m’a toujours fait l’effet d’un chat espiègle, se faufilant entre les plantes d’une salle des pas perdus, le temps de capter quelques conversations et de disparaître. Une sorte de Genius Loci – esprit du lieu – qui aurait perdu son pôle magnétique, mêlant le sud et le nord, la méditerranée et le Saint-Laurent … entre le Québec et le Maroc.

 

 

L’art du déplié

Si la mode créée des tendances qui se flétriront vite, l’approche de Bouzaglo serait plutôt empreinte d’un classicisme qui n’a pas d’âge. Enfant de la post-modernité, Jaime Bouzaglo semble avoir mis près de trois décennies pour trouver sa voie. S’attaquant à l’architecture d’intérieur pour le bonheur d’une pléiade de restaurants – après le Mediterraneo suivront le Bice Ristorante, le Primadonna ou Le Portail – le félin designer travaille l’art du plié et du déplié. Comme un couturier. D’où ses innombrables allusions à la haute-couture : mains courantes travaillées comme les ourlets d’une jupe; colonnes enroulées comme des drapés ; surfaces matelassées et capitonnées. Jusqu’aux luminaires qui sont posés comme des petits points piqués et repiqués avec soin.

 

 

À la recherche du temps perdu

On aimerait bien pouvoir surprendre sa main à esquisser quelques traits, comme les détails d’un motif apparaissant sous d’anciennes couches de peinture. Curieusement, voilà un autre intervenant qui me fait penser à un archéologue. Comme si le temps ne parvenait pas à recouvrir les symboles d’une humanité qui refuse de céder le terrain.

Les espaces façonnés par Jaime Bouzaglo ressemblaient à des décors de théâtre, en état d’apesanteur, trop irréalistes pour que les bâtiments voisins en soient transformés. Il lui manquait l’espace d’un site intime capable d’accueillir un projet novateur. C’est, désormais, chose faite avec l’ouverture du Loft Hôtel, une intervention totale qui semble défier l’histoire et ses repères.

 

Cliché du lobby du LOFT HOTEL – photo Patrice-Hans Perrier

 

 

 

Les impairs d’une impasse

Cet espace atypique a été façonné dans la chair de béton d’un ancien bâtiment industriel possédant une entrée secrète au fond d’une impasse. Juste au sud de la rue Sherbrooke, une petite ruelle débouche sur la Terrasse Saint-Denis surplombant la rue du même nom. Et, tout au fond de cette folle terrasse trône un bâtiment à la facture indéfinie : quelque chose entre le style Beaux-arts et les motifs rustiques de certaines façades de la Renaissance italienne. En fait, il s’agit d’une façade en béton moulé, un génial trompe-l’œil comme il s’en faisait au tout début du XXe siècle, à une époque où un Auguste Perret travaillait sur les promesses du béton. Entre le classicisme et la modernité.

Il faut dire que ce bâtiment est imbriqué d’étrange manière entre la rue Sherbrooke – fière avenue victorienne – et les sédiments de la Côte-à-Baron, interstices de ruelles et de petits appentis sortis d’une lointaine époque. Construit sur un dénivelé de plusieurs étages, ce petit complexe servait d’entrepôt à voitures et possédait une curieuse salle de montre donnant sur la rue Sherbrooke. C’est l’illustre architecte montréalais, Ernest Cormier, qui y aura exploité les possibilités du béton afin d’organiser une succession de plans libres épousant le dénivelé de cette parcelle de la Côte-à-Baron.

 

Cliché de l’impasse où est situé le  LOFT HOTEL – photo Patrice-Hans Perrier

 

 

 

Le tango du classicisme et de la modernité

Nous sommes au tournant des années 1920, Ernest Cormier tire parti des prouesses du béton – mettant à profit la désormais célèbre structure dite des poteaux, poutres et dalles – pour concevoir d’étonnants espaces industriels ou civiques qui essaimeront aux quatre coins de la métropole d’un Québec qui découvrait la modernité.  Comble du paradoxe, les immeubles de Cormier – incluant sa somptueuse demeure Art Déco sise sur l’avenue des Pins – seront tributaires des prouesses de la nouvelle technologie du béton tout en conservant l’élégance d’un classicisme qui refusait de mourir sur le tard.

 

Cliché avec photo représentant l’ancienne structure – photo Patrice-Hans Perrier

 

 

 

Jaime Bouzaglo emprunte le même chemin … à l’envers. Il se sert du classicisme pour faire éclater les prouesses de la modernité devenues ternes et plates. Profitant de l’intimité magique de cette impasse, côté sud, pour organiser un somptueux lobby qui se décline sur le mode d’un trompe-l’œil magique et cocasse. Le designer dégage l’espace d’environ 6 mètres de cet énorme vestibule pour y façonner une entrée magistrale dans les entrailles d’un Loft Hôtel qu’on dirait tout droit sorti d’un film de Fellini.

 

 

Jeux d’échelles et de miroirs

Un pastiche d’une grande toile de la Renaissance orne le mur du fond, encadré par des tentures qui tombent en cascade. Ce tableau en trois dimensions est serti par une immense baie vitrée avec un arc en anse de panier qui ressemble aux immeubles de l’Art moderne au tournant du XXe siècle. Une percée à travers la modénature d’un bâtiment inusité. Entre les corps nus de la Renaissance et la lumière du plan libre, un lustre disproportionné – d’un diamètre d’environ 3 mètres – embrase la composition le soir venant. Il y a quelque chose de proprement féérique dans cette impasse, entre la raison et la déraison.

Disant s’inspirer d’Alice aux Pays des Merveilles, Jaime Bouzaglo joue sur les échelles afin de relativiser la présence des visiteurs, de les mystifier au niveau perceptuel. Un immense canapé traverse l’espace du lobby, comme s’il s’agissait d’une langue déroulée à l’infini … les proportions du lustre d’apparat sont bien trop grandes et la vastitude du hall est tempérée par une surprenante compression des passages latéraux qui conduisent aux entrailles de l’Hôtel.

 

Cliché du mobilier disproportionné du  LOFT HOTEL – photo Patrice-Hans Perrier

 

 

 

Des colonnes triangulaires ornées de miroir dématérialisent l’espace pour ajouter encore plus à l’incongruité des lieux. Si les proportions sont justes – au niveau de l’organisation spatiale du lobby – c’est au niveau des détails que l’œil perd son équilibre et que le visiteur est désarçonné. La folie de l’impasse est surdimensionnée par le travail du designer qui aura créé un véritable petit théâtre de l’intimité. Le temps s’est arrêté sur le parvis de ce bâtiment qui ne correspond plus aux lieux communs de l’urbanité.

 

 

Une somptueuse simplicité 

Il s’agit d’un projet en cours de développement et d’autres designers seront peut-être appelés à y œuvrer. La configuration des nombreuses suites et chambres n’est pas terminée et on dirait que les entrailles de cet étonnant bâtiment recèlent un nombre incroyable de ressacs, véritable labyrinthe où il est facile de se perdre. Certains espaces communs, à l’instar des très belles salles de bal et de réunion, ont été dressés comme pour une table géante. Espaces qui empruntent à l’Art Déco sa prédilection pour les volutes, les courbes et la symétrie enfin réhabilitée.

 

Cliché d’une des somptueuses salles de bal du  LOFT HOTEL – photo Patrice-Hans Perrier

 

 

 

Jaime Bouzaglo semble aimer l’ordonnancement, malgré ses clins d’œil cocasses. Ses interventions nous rappellent l’élégance d’un Jacques Carlu à l’époque de la création du restaurant du grand magasin Eaton. Certaines moulures des plafonds d’une salle de bal ont été façonnées en s’inspirant des ondes à la surface d’un plan d’eau. De judicieux petits miroirs réfléchissent les imposants lustres en donnant l’impression qu’ils percent la surface des faux-plafonds. Une main courante se déroule comme un immense bandeau de papier en menant le regard jusqu’à une mezzanine qui permet à l’équipe technique d’orchestrer les festivités du lieu. Somptueuse simplicité, encore un clin d’oeil à l’origami.

Le Loft Hôtel est un «work in progress» qui nous rappelle – avec éloquence –, qu’à défaut de pouvoir compter sur des interventions urbaines mûrement réfléchies, Montréal recèle des espaces et des lieux emprunts d’une indéniable poésie. Et, cette impasse de la Terrasse Saint-Denis vaut le détour, ne serait-ce que pour oublier – l’instant d’une promenade – les déconvenues de notre époque.

 

Cliché d’une vue intimiste du LOFT HOTEL à travers l’entrée du 333 Sherbrooke Est – photo Patrice-Hans Perrier
 
 
 
LIEN:  http://www.jaimebouzaglo.com/
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
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