Une mémoire télescopée

 

Recension du dernier numéro de la revue MOEBIUS

 

Par Patrice-Hans Perrier

 

Les évènements du 11 septembre ont marqué l’imaginaire collectif à telle enseigne que les écrivains s’en servent comme matériau afin de revisiter l’histoire. Toutes les histoires. La REVUE québécoise MOEBIUS – dans son numéro 130 – profite donc du 10e anniversaire de l’effondrement des tours jumelles du World Trade Center pour faire appel à une quinzaine d’écrivains qui tentent de donner un relief humain à ce récit. Les éditeurs de MOEBIUS profitant de l’imaginaire de leurs collaborateurs pour aller à contrecourant d’une parole médiatique trop souvent « inhumaine ».

 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Gracieuseté Raymond Martin, Éditions Triptyque
 
 
 
« … il reste que nos images étaient celles des médias, parce que pour la plupart, nous n’y étions tout simplement pas. Il faut dire aussi, que, de toute façon, ce sont les médias qui ont d’abord pris le contrôle de l’évènement … comme si le temps avait manqué pour que les images se déposent et puissent être transformées, intégrées dans un imaginaire surchargé par l’abondance de la représentation médiatique. »

– extrait de la présentation liminaire du numéro 130 de la revue MOEBIUS

 

 

Ce florilège de petites nouvelles met en scène des protagonistes imaginés au cœur d’une scène qui semble les dépasser. Si la volonté de donner la voix aux citadins est louable, c’est l’absence de questionnement de l’histoire dans son acception officielle qui nous rend perplexe. Le texte de présentation de ce numéro précise le tir : « Tous ces personnages ont conscience, malgré la panique et la peur, qu’ils vivent ou qu’ils ont vécu un moment historique de l’Amérique ». Et, c’est là où le bât blesse. À aucun moment ce collectif d’auteur ne profite de la fiction afin de jouer sur les motifs, les circonstances ou le cadrage du 11 septembre. On s’en tient à la dramatisation et à l’aspect psychologique du feuilleton. Sans questionner la doxa officielle, ou si peu.

 

La mémoire des images

Un texte retient notre attention. Brodée de façon laconique, la nouvelle de Patrick Tillard met en scène les réactions d’un groupe d’écoliers en train de feuilleter un album photo relatant la tragédie. Les enfants soulèvent des questions inusitées : on y parle du symbole des deux tours, du pouvoir et des puissances d’argent. L’auteur met dans la bouche des jeunes protagonistes des questions qui sont plutôt inhabituelles pour une classe du primaire. Ainsi, cette question : « Alors, les gens des tours vivaient comme des symboles ? ». Et cette réponse : « Euh, peut-être qu’ils vivaient pour devenir des symboles… ». Et, un peu plus loin, cette précision : « Peut-être qu’ils vivaient pour défendre ces symboles ». Intéressante concaténation de réflexions devant les clichés d’un évènement encore trop jeune pour être gravé dans le marbre des manuels d’histoire.

Cette courte nouvelle a le mérite d’esquisser un chassé-croisé entre l’imaginaire collectif et les conventions de la représentation. Un commentaire vaut le détour : « Les caméras filmaient. Elles filmaient un silence qui dure encore ». Fine allusion à la censure officielle qui sévit dans le sillage du « Patriot Act » ?

 

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Gracieuseté Raymond Martin, Éditions Triptyque
 
 
 

Reprenant le récit officiel de la crémation des tours, l’auteur concède d’étonnantes libertés à ses jeunes protagonistes.  Ainsi, commentant un cliché, un des jeunes écoliers s’exclame : « J’ai vu les avions s’enfoncer dans les tours. Le choc ! ». Un autre lui rétorque : « Non ! Ce n’est pas vrai. Les tours étaient déjà mortes ». Cette belle métaphore est ambiguë. Il n’y avait déjà plus de vie dans ces édifices construits par la haute-finance ou bien suppose-t-on qu’elles avaient déjà subi une secousse mortelle … avant d’être percutées par les fameux avions ?

 

Le temps réel et ses représentations

Au-delà de la fiction – et de ses promesses en forme d’interrogation – Bertrand Gervais pose la question de l’ascendant du réel sur la création. « D’où viennent les faits qui nous servent de matériau littéraire ? Quelle part de réel entre dans la composition d’une œuvre? » « Le onzième homme » est un essai critique sur la condition de l’écrivain dans un contexte où les traces de la matérialité – des faits – peuvent l’emporter sur la fiction. Le principal intéressé nous prévient qu’« une nouvelle esthétique a vu le jour, narcissique, spectaculaire, toujours déjà médiatisée ». Fait-il allusion à cette télé-réalité qui a la prétention de nous imposer sa vérité ?  Sachant qu’une image ne veut rien dire sans une mise en contexte, Gervais souligne cette « accélération des communications qui réduit le temps d’élaboration du roman… ». Il en profite pour écorcher, du bout des lèvres, cette « société du spectacle qui balaie tout sur son passage … ».

En fait, Bertrand Gervais, comme par ailleurs d’autres auteurs de ce collectif, témoigne de la difficulté d’écrire à une époque où les évènements s’imposent en « temps réel ». On rejoint certaines préoccupations d’un Robbe-Grillet ou d’une Nathalie Sarraute à l’époque de ce Nouveau Roman qui ambitionnait de dépasser les artifices de la fiction par l’emploi d’un « nouveau réalisme ». Confondant essai critique et autobiographie, l’auteur Gervais confesse – dans le vif du sujet – « ne plus pouvoir s’extraire du réel ». Prenant appui sur la vision d’un Borges – entre autres –  il avoue être prisonnier d’un « récit narcissique » qui l’empêche d’avoir une solide prise sur le réel.

 

La fiction despotique

En définitive, on retrouve dans le corps de plusieurs des textes en lice cette volonté de témoigner d’un réel – objectivé – qui dépasserait la fiction. Formule bien connue et qui aura permis au cinéma hollywoodien de nous mystifier sur toute la ligne. Le collectif d’auteurs réuni pour ce numéro 130 s’en remet aux images troublantes des grands médias, aux témoignages de certains proches et aux odeurs pestilentielles du 11 septembre pour témoigner d’une humanité laissée pour compte. Mais, sans questionner les mobiles derrière la machination, le risque est grand de faire le jeu de cette « Société du spectacle » qui met en scène le réel. Pour mieux le pervertir. Malgré ses lacunes, ses lieux communs et ses redites, RÉINVENTER LE 11 SEPTEMBRE vaut la peine d’être consulté avec attention. Ne serait-ce que pour cet effort collectif de mettre en relation des évènements et des personnes, en questionnant l’espace et le temps qui nous unissent à ce cataclysme qui augure de nouvelles fictions.

 

 

 

 

RÉINVENTER LE 11 SEPTEMBRE

REVUE MOEBIUS  /  numéro 130

Nombre de pages : 150

Prix suggéré : 12 $

http://www.revuemoebius.qc.ca/

 

Un numéro piloté par Annie Dulong et Alice van der Klei

 

 

 

 

 

 

 

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