L’altérité du vivre ensemble

Premier article d’une série de 6 portant sur le délitement de la cité occidentale / DOSSIER  – MIRAGES URBAINS

Par Patrice-Hans Perrier


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Demeurer en ville, c’est vivre avec les autres. Et, la cité antique fut sans conteste une tentative inégalée d’aménager les rapports avec autrui. D’où l’idée de citoyenneté qui juxtaposait les droits individuels aux responsabilités civiques. Avec la révolution marchande de la Renaissance (14e siècle jusqu’au 18e siècle) c’est la société marchande qui prend le pas sur celle des Bellatores (les guerriers de l’antiquité). Le commerce commande la notion de flux, soit le mouvement des biens et des titres, et des entreprises internationales – à l’instar dela Compagnie des Indes – voient le jour. La cité n’est plus un bourg où les campagnards viennent échanger avec les citadins. Désormais, elle prend l’allure d’une interface qui permet de démultiplier les échanges.

Avec la Révolution industrielle la cité devient un centre de production qui commande de nombreuses extensions vers les zones de l’hinterland (les terres en friches entre la ville et la campagne). La locomotive et le moteur à explosion permettent de tisser des liens à l’intérieur d’un territoire donné. Des zones suburbaines se développent et certains idéalistes – à l’instar d’un Frank Lloyd Wright avec son concept de Broadacre City – prônent une décentralisation qui ferait en sorte de gommer les hiatus entre le monde rural et l’urbain. Toutefois, et c’est la revanche de l’histoire, la trame des circulations routières (GRID) fera en sorte de complexifier l’aménagement du territoire à telle enseigne qu’on assistera à un étalement urbain (URBAN SPRAWL) menaçant les terres cultivables et cette souveraineté alimentaire sans laquelle les urbains ne sauraient prospérer.

À l’ère de la communication numérique c’est l’activité financière qui mène le bal, avec les dérives que l’on connaît au moment de mettre cet article en ligne. Thierry Paquot, qui se définit comme philosophe de l’urbain, propose un retour sur le «vivre ensemble» qui n’exclurait pas l’aménagement de nouveaux centres d’activités en dehors des villes. Nous l’avons rencontré, suite à une conférence prononcée à Montréal, le 12 septembre dernier.

 

Un urbanisme du transitoire

Notre interlocuteur prône un urbanisme qui ne s’adresserait pas qu’aux décideurs, mais qui serait l’affaire de tous. Prenant des risques, l’éditeur de la revue Urbanisme reprend l’idée du grand philosophe Martin Heidegger à l’effet qu’HABITER voudrait dire «être présent au monde et à autrui». On ne parle plus du «chacun pour soi» de cet idéal du petit pavillon de banlieue, dans un contexte où les urbanistes font le nécessaire pour éviter les frictions et pour favoriser une meilleure fluidité des échanges. NON. Thierry Paquot reprend le constat central de Heidegger à l’effet que «la technique s’autonomise». En d’autres termes, le rêve de  Frank Lloyd Wright deviendrait un cauchemar du fait de cette extension sans limites de la fonction économique.

Si le concept britannique de tissu urbain (urban fabric) renvoyait à la notion de rapports de proximités, les flux de circulation de la marchandise et de ses nombreux avatars imposent une impasse au développement «raisonné» des villes. Paquot s’inspire de Paul Virilio afin d’affirmer que «c’est le temps et la vitesse qui l’emportent sur la géographie des lieux habités». Poussant son raisonnement un cran plus loin, notre interlocuteur estime que «la relation à autrui dépend de la mobilité, et cette dernière est liée aux techniques de déplacement et de communication».

 

Nouvelles convergences

S’il ne s’attarde pas à remettre en question le procès du capitalisme financier – notamment dans ses dérives spéculatives – Thierry Paquot tente avec la notion de «logement durable» de réhabiliter le rêve d’un Henry David Thoreau ou d’un Jean Giono (plus proche de nous) d’un retour à la terre (ou plutôt à un lien terrestre) qui libérerait l’esclave des temps modernes qu’est devenu le citadin.

Songeant, sans doute, à la perte d’autonomie du travailleur de la modernité, Paquot revisite le cri du cœur de Giono à l’effet que le paysan est «… attentif à la mesure du monde, de la terre et du cosmos, celui qui demeure vrai». Et, il en profite pour citer un passage prophétique d’un essai de Giono : «Il n’y a de vérité que dans la solitude. Tous les systèmes sociaux sont des constructions de mensonges».

En fait, bien avant Paul Virilio, Giono avait compris, qu’au-delà de l’asservissement par la technique, l’humanité allait être prise dans l’étau de la vitesse. Curieusement, d’autres penseurs de la modernité – à l’instar d’un Guy Debord – affirmeront que la ville et ses agrégations urbaines représenteraient un lieu de liberté, parce que transitoires justement. S’il admet que «l’urbanité est ce savoir-vivre-ensemble que la ville, dans le meilleur des cas, a protégé, entretenu et propagé», notre vis-à-vis estime que la cité au sens où l’entendaient les historiens est belle et bien morte. Ne partageant peut-être pas ce diagnostic, force nous est d’admettre que les nouvelles places fortes entre la campagne et la ville (Edge cities) sont devenus des relais qui ont complexifié l’art du développement urbain.

Nous nous sommes inscrits en faux contre l’idée du gigantisme de l’urbanisme des hauteurs dans un de nos derniers articles intitulé «La tour de Babel». C’est ici que le conférencier invité par URBA-2015 rejoint l’essence même de nos préoccupations et de nos combats. Thierry Paquot dénonce les «grands ensembles» urbains, à l’instar de ces cités en banlieue de Paris qui sont devenues des zones de non-lieu où les résidents ne parviendraient pas à tisser des liens féconds et durables. Il parle même – toujours en s’inspirant de Virilio – de «désastres urbains», arguant que ce développement de type stalinien – matriciel et imposé par des technocrates – nous mène en ligne droite dans une logique de la technique qui s’oppose de façon inexorable au développement durable. On pourrait rappeler à Paquot l’assertion d’un  Thomas Schumacher à l’effet qu’il faille enseigner l’écologie dans toutes les facultés d’économie. Mais, il doit sans doute connaître cette boutade …

 

L’altérité ou la ville ouverte

Notre philosophe de l’urbain aura profité de son passage parmi nous, à Montréal, pour montrer du doigt ces fameuses «gated towns» qui sont devenues les nouvelles villes fortifiées d’un rêve américain qui ne débouche sur rien d’autre que sur cette vision de l’urbain comme champs de bataille. Paquot compare les «nouveaux paradis fortifiés» des zones périurbaines à de nouvelles cités pour bien-nantis, avec les centres d’achats et les voies routières comme interfaces de circulation.

Dans un contexte où le centre historique des anciennes cités a été confisqué afin de «servir d’écrin (et d’écran) pour les touristes et la classe d’affaire» (Perrier), Paquot prend acte de cet étalement urbain qui est, désormais, un fait avéré des deux côtés de l’Atlantique. S’écartant de l’idéal du «retour à la terre» ou des exhortations à construire des cités en hauteur sur les dernières parcelles disponibles dans nos métropoles, il préconise une approche qui ferait en sorte que ce soit «le ménagement qui compte, pas l’aménagement».

Il conviendrait d’offrir une qualité de vie à tous, toujours de son avis, autant aux habitants des grandes villes que ceux qui ont choisi de petites bourgades, en passant par ce qu’il nomme «l’urbain diffus». Dans un contexte de ralentissement économique aigu et de crise systémique, la notion d’empreinte écologique n’est plus un luxe. Il serait donc possible de profiter de cette crise pour nous réconcilier avec «notre rapport au paysage, à notre culture sensorielle». Il faut réapprendre à être autonome, à ne plus dépendre que des seules extensions de la technique.

Mais, pour quelqu’un qui vante les mérites de la mobilité des citadins, Paquot nous semble contradictoire. D’après nous, les nouvelles techniques de communications interpersonnelles représentent justement une extension morbide de cette techni-cité qui détruit les rapports interpersonnels.

 

Tango urbain

Thierry Paquot est, certes, conscient que les nouveaux médias sociaux et autres techniques de communication ne sont que des outils. Il dit même espérer «que l’humanité de l’humain s’affirmera face au déploiement des technologies et s’opposera à cette indifférence à autrui qui germe au cœur même de l’urbain diffus». Cette exhortation – qui pourrait devenir une pétition de principe – comporte sa part d’ambiguïté lorsque l’on assiste à cette dérive inexorable de la citoyenneté vers les clubs d’intérêt semi-privés qui sont fédérés par les Facebook de ce monde.

S’il est vrai que les nouvelles communications nous permettent d’accéder à «une citoyenneté élargie et porteuse de nouveaux défis», elles sont trop souvent utilisées comme des moyens s’asservissement destinés à prolonger le travail (téléphones intelligents et notion de «laisse du patron»), à assurer une censure (les outils de vérification sous formes de commentaires croisés sur les sites dits de communications citoyennes) ou, même, à renforcer le contrôle policier sur la société civile (les sites américains de dénonciation citoyenne d’individus ou de mouvements suspects).

C’est ici que prennent toutes leurs importances les thèses de Guy Debord dans son éponyme essai «La Société du Spectacle». Le penseur situationniste ayant pris le parti de dénoncer – au milieu des années 1960 – cette société de l’image où c’est, désormais, l’image de la marchandise médiatisée par la publicité qui devient la cause première de l’aliénation de l’espèce humaine.

Thierry Paquot a le mérite de poser la question de l’étalement urbain et de ses effets sur les «nouvelles cartographies» d’une urbanité qu’il nous reste à inventer. Son essai l’urbanisme c’est notre affaire ! constitue un véritable petit traité d’urbanisme à une époque où l’environnement construit devient souvent prohibitif, autant d’un point de vue économique qu’environnemental.

Paquot admet qu’«il faut repenser les flux de la vie urbaine», en réduisant le temps de travail de la semaine, en repensant nos relations de proximité, en utilisant le transport en commun pour rapprocher les gens et en redonnant ses lettres de noblesse à la lenteur. Il s’emballe face au concept des nouvelles «slow cities», dans un contexte où il serait peut-être intéressant de «prendre en considération la diversité des temporalités». Et, de faire un clin d’œil bien senti à «l’éloge de la sieste» vers la fin de notre entretien.

 

À LIRE: L’urbanisme c’est notre affaire !, par Thierry Paquot, Nantes, l’Atalante, 2010.

 

Nous allons faire suivre cette réflexion par un article qui sera consacré à différents modes de représentation de la ville, dont la maquette, en passant en revue la nouvelle exposition en cours au Centre Canadien d’Architecture.

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