LE PROJET TURCOT DANS LES SABLES MOUVANTS

 

Dossier GRANDS TRAVAUX PUBLICS / LE GOUVERNEMENT DÉLÈGUE TOUJOURS PLUS DE POUVOIRS AU SECTEUR PRIVÉ DANS LE DOSSIER TURCOT

 

Par Patrice-Hans Perrier

 

 

Gracieuseté du Ministère des Transport du Québec

 

Modélisation du réaménagement des emprises ferroviaires et routières à proximité de la falaise Saint-Jacques. Vue en direction de l’est de Montréal.

Gracieuseté du Ministère des Transports du Québec

 

 

Le projet de reconstruction du complexe Turcot n’a pas fini de soulever l’inquiétude chez bon nombre d’observateurs. En effet, le ministère des Transports du Québec (MTQ) semble avoir pris la décision de transférer l’intégralité des responsabilités en termes de vérification et de réalisation du futur ouvrage sur les épaules du fournisseur qui sera sélectionné.

Une partie des infrastructures routières et ferroviaires devant être déplacée dans une zone marécageuse, aux sols instables, plusieurs craignent un dérapage des coûts.

Pierre Brisset, un architecte qui connait bien le dossier, était présent lors de la séance d’appels de qualification, tenue le 11 janvier dernier devant un parterre d’entreprises triées sur le volet. Il dit «craindre une dangereuse dérive dans un contexte où le MTQ s’est engagé sur la voie d’un projet fort complexe au vu des contraintes techniques et environnementales en lice».

Pas moins de trente-sept firmes de génie-conseil – sans oublier les entrepreneurs en travaux routiers – ont pu prendre connaissance des règles du jeu alors que trois finalistes seront sélectionnés à la fin du processus. Déjà, plusieurs ont poussé les hauts cris puisque le maître d’œuvre exige des garanties financières qui font en sorte que seuls de très grands consortiums seront capables de faire face à la musique.

Les firmes présélectionnées ont jusqu’au 2 mai prochain pour soumettre leur candidature pour la démolition et la reconstruction de l’imposant complexe. Le MTQ dit vouloir tirer parti d’une «participation importante du secteur privé en ce qui a trait au partage des responsabilités et des risques», ce qui aurait commandé l’adoption d’un mode de gestion de type Conception – construction.

 

Manque d’expertise au MTQ

Plusieurs observateurs dénoncent la perte d’expertise dramatique qui frapperait le MTQ depuis qu’une part importante de ses effectifs a pris le chemin de la retraite. C’est ce que pointe du doigt Michel Gagnon, le président de l’Association professionnelle des ingénieurs du gouvernement du Québec (APIGQ), lequel estime «qu’il y a eu un glissement important vers le secteur privé depuis la prise du pouvoir des Libéraux en 2003». Rejoint au téléphone, M. Gagnon précise que «le gouvernement Charest n’a toujours pas embauché plus de monde, bien que le budget pour la conservation et l’amélioration du réseau routier soit passé d’environ 930 M de dollars à près de 4 G dollars par an». Il nous rappelle, d’ailleurs, que «la Commission Duchesneau a décrié cette perte d’expertise. Un ingénieur sur deux qui partent à la retraite n’est pas remplacé».

Optant de plus en plus pour une gestion des grands projets en PPP ou en Conception-construction, le MTQ délègue énormément de responsabilités à des fournisseurs qui vont facturer une prime en fonction de la gestion du risque. Cette façon de faire peut s’avérer fort risquée si l’«on ne connait pas l’état des sols, leur niveau de contamination ou leur résistance», poursuit M. Gagnon. «On s’engage alors sur une pente glissante», finit-il par conclure.

 

Une pente glissante

Manifestement, le MTQ semble s’être engagé sur une pente glissante en optant pour le déplacement des rails du CN et des voies de l’autoroute 20 vers le nord, au pied de la falaise Saint-Jacques. On parle de sols marécageux, puisqu’il s’agit de l’ancien lit de la rivière Saint-Pierre. Il va sans dire que d’importants travaux de stabilisation des sols devraient être réalisés avant que le maître d’œuvre soit en mesure de donner le feu vert au fournisseur qui sera sélectionné.

Pierre Brisset croit que le tracé original du CN – compris dans un corridor central situé entre le Canal de Lachine et la falaise Saint-Jacques –  faisait très bien l’affaire. «C’est une folie que de vouloir déplacer toute cette emprise vers des sols qui n’ont pas de capacité portante. Deux de mes contacts privilégiés estiment que la facture pourrait avoisiner les 500 millions de dollars pour cette seule opération et, qui plus est, on ne pourra plus profiter de la falaise pour aménager une coulée verte», précise-t-il.

Carole Bissonnette, la responsable des communications chez Infrastructure Québec, a finalement pris la peine de nous écrire que cette opération serait tributaire d’«une décision concertée entre le MTQ et la Ville de Montréal». Et, de préciser que «cette décision a pour objectif la protection du potentiel de développement du secteur situé entre la falaise Saint-Jacques et le Canal de Lachine. La ville devra dans les prochaines années réaliser un plan particulier d’urbanisme pour ce secteur afin de définir l’usage qui sera fait de la Cour Turcot».

 

Mêler les cartes

Curieuse décision qui fait sourciller Pierre Brisset, alors que la Ville de Montréal et l’ensemble des organismes environnementaux s’étaient entendus pour réaménager la Falaise Saint-Jacques en coulée verte, dans un contexte où ce secteur souffre cruellement d’un nombre croissants d’îlots de chaleur. Il s’indigne face à ce qui ressemble «à une opération de constitution d’une future réserve foncière pour faire du développement immobilier … sur le dos des contribuables». M. Brisset n’est pas le seul à dénoncer cette mesure, alors que le chef de la 2e opposition municipale, Richard Bergeron, et le Conseil régional de l’environnement (CRE) de Montréal s’y sont formellement opposés.

Toujours est-il que le MTQ soutient que la relocalisation des infrastructures routières et ferroviaires permettrait de désenclaver l’ancienne cour de triage Turcot, une immense zone en friche qui représenterait un fort potentiel de développement urbain. Pourtant, de l’avis du même ministère, il en coûterait un minimum de 150 millions de dollars pour la seule opération de relocalisation des emprises, tout cela sans compter la préparation des sols marécageux de la Falaise Saint-Jacques. Interrogée à ce sujet, Carole Bissonnette ajoute que «les conditions de mise en œuvre et de performance à ce sujet feront l’objet d’exigences spécifiques qui seront précisées dans le cadre de l’appel de proposition à venir pour le contrat Conception-construction».

 

Zone marécageuse

On nagerait en pleine zone marécageuse, alors que la représentante du gouvernement vient de nous confirmer que c’est en phase d’appel de proposition (après que les trois finalistes aient été désignés) que les critères de préparation des sols seront définis. Pierre Brisset argue que, normalement, c’est le maître d’œuvre qui doit livrer des sols conformes aux opérations d’aménagement prévues. Dans le cas présent, «le MTQ semble vouloir mettre toute la responsabilité de la gestion des sols sur le dos du futur fournisseur. Comment peut-on enclencher des travaux préparatoires sans pouvoir compter sur des sols stabilisés», conclut-il.

Par ailleurs, les documents de l’appel de qualification spécifient que «le concepteur-constructeur assumera tout dépassement de coûts», ce qui laisse présager une facture globale qui pourrait se rapprocher du 4 G de dollars et même plus.

Nous nous sommes entretenus avec un avocat spécialisé dans le domaine de la gestion des projets de construction. Pierre Descoteaux abonde dans le même sens que Brisset, à l’effet que, normalement, «c’est le donneur d’ouvrage qui devrait prendre en charge les questions de sol et de sous-sol pour que le fournisseur sélectionné puisse prendre ses responsabilités et livrer un travail selon les règles de l’art». Ce dernier estime donc que le MTQ devrait assumer les risques de la préparation des sols, ce qui éviterait de «faire assumer à l’entrepreneur tous les risques, dans un contexte où ce dernier va entrevoir le pire scénario possible et finira par figurer des coûts de réalisation très élevés». On peut, d’ores et déjà, prévoir que les coûts de la réfection du Complexe de l’échangeur Turcot risquent de grimper de plus belle. Un dossier sur lequel nous reviendrons.

 

POUR LIRE L’ARTICLE, ACCOMPAGNÉ DES ÉLÉMENTS VISUELS DU MTQ,  SUR LE SITE DU HUFFINGTON POST:

http://quebec.huffingtonpost.ca/2012/04/05/reconstruction-turcot-delais-depassements-de-couts_n_1406434.html

 

 

 

 

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