LIBERTÉ DE PRESSE ET GRANDS TRAVAUX PUBLICS

Quand l’agenda médiatique sert d’écran de fumée

 

Par Patrice-Hans Perrier

 

Aujourd’hui, nous célébrons la journée mondiale de la liberté de presse. Plusieurs s’interrogent sur cette prétendue liberté, dans un contexte où la majorité des organes de presse est contrôlée par des oligarques.

Ici, au Québec, les Desmarais, Péladeau et consorts contrôlent autour de 97 % des quotidiens. Qui plus est, les géants de l’information tablent sur une intégration verticale afin de monopoliser les vecteurs d’information et de rejoindre tout le spectre des audiences. Par delà les objectifs de profitabilité et les enjeux de la concentration de la presse, les oligarques qui mènent le jeu utilisent leurs médias pour faire passer des agendas politiques.

 

Feux croisés

Outre la scène politique, il y a aussi les actualités économiques qui sont dans la mire de ceux qui décident de l’agenda médiatique. Pour preuve, les récents déboires de la firme de génie conseil SNC-Lavalin, une saga qui fait les choux gras de nos médias depuis le début de l’année. Rien n’est ménagé pour défaire la réputation de ce fleuron québécois dans un contexte économique incertain. Ainsi, une manchette, en première page du quotidien La Presse, était coiffée du titre «Des affaires avec le diable», opérant un dangereux parallèle entre les activités de SNC-Lavalin et le régime de Mouammar Kadhafi.

Présentement, le géant du génie-conseil fait l’objet d’une enquête de la GRC et plusieurs de ses hauts dirigeants ont été contraints de démissionner. Comme il fallait s’y attendre, le cours de l’action a dramatiquement chuté et les actionnaires se montrent de plus en plus inquiets. Les grands médias continuent de jeter de l’huile sur le feu, alors que le Glode and Mail révélait que des groupes financiers étudient l’option d’une vente à rabais de certaines actions de SNC-Lavalin sur le parquet de Toronto. Tout le reste est à l’avenant.

 

Les vases communicants

Deux empires financiers, celui du clan Desmarais (au Québec) et l’autre du clan Bouygues (en France), partagent un destin similaire. Les deux groupes possèdent des holdings médiatiques – Gesca du côté québécois et TF1 et Bouygues Telecom du côté français – très puissants et ils sont aussi fort actifs sur le front des grands travaux publics. Les deux géants sont de puissants alliés du président Sarkozy et ils possèdent des entrées aux plus hauts niveaux des appareils médiatiques et politiques. C’est donc dire qu’ils ont accès à de l’information privilégiée, qu’ils sont en mesure d’orienter l’agenda médiatique et, par la force des choses, d’infléchir les décisions politiques qui concernent les «affaires» de l’heure.

Il faut dire, qu’outre leurs importantes participations du côté des médias, les deux empires auront contribué à mettre en selle Jean Charest et Nicholas Sarkozy. La classe politique étant donc tributaire de ses puissantes alliances, dans un contexte où nos gouvernements sont contraints d’adopter des accords de libre-échange à la va-vite et d’appliquer des mesures d’austérité qui favorisent la privatisation des services publics.

Ainsi, un accord de mobilité de la main d’oeuvre négocié entre le Québec et la France (dans le cadre d’un futur espace économique entre le Canada et l’Union européenne) – en 2010 – a-t-il pavé la voie à une ouverture de nos marchés des grands travaux publics. Désormais, outre l’espace économique de l’ALENA, un accord de libre-échange entre le Canada et l’Union européenne est en voie d’être signé, ce qui forcera nos gouvernements provinciaux à ouvrir leurs marchés publics à la compétition étrangère. L’histoire du remplacement des wagons du métro de Montréal nous aura procuré un aperçu de ce qui nous attend à ce chapitre.

 

Un goulot d’étranglement

Aujourd’hui, alors que l’assemblée des actionnaires de SNC-Lavalin se réunira, il faudrait que la Caisse de dépôt et placement du Québec (CDPQ) intervienne de toute urgence afin de prendre position pour une réorientation pérenne de ce géant du génie-conseil. Rappelons que la Caisse de dépôt détient une participation évaluée à autour de 5,8 % du capital-actions de SNC-Lavalin. C’est donc dire, qu’au-delà d’un resserrement des procédures internes de l’entreprise, une restructuration pourrait être envisagée. Sur cette facette, les grands médias gardent le silence, préférant s’étendre sur les malversations et les accusations de corruption qui pèsent sur la firme du boulevard René-Lévesque.

Déjà, le 24 avril dernier, le site Les Affaires.com soulignait que «les actionnaires institutionnels de SNC-Lavalin semblent demeurer inactifs dans la crainte que trop de remous ne ternissent la réputation de l’entreprise. Celle-ci risquerait alors de voir son carnet de commandes fondre et la valeur de son action faire de même». Ici, tout est dit.

 

Course contre la montre

Le Ministère des Transports du Québec (MTQ)  a prit la décision de confier la gestion du projet Turcot en mode conception-achat-construction. Et il en va de même pour plusieurs autres grands chantiers de réfection des infrastructures autoroutières du Québec. Il s’agit d’une structure de gestion de projet qui fera en sorte que, seuls, de grands consortiums seront capables d’assumer les responsabilités en termes de financement des opérations.

En effet, les trois firmes qui seront sélectionnées  – à la fin de l’été 2012 – devront avoir les reins solides au chapitre des responsabilités et des risques. La nature de ce mode de gestion de projet fait en sorte que les finalistes n’auront pas d’autres choix que de jouir d’une capacité de financement de très haut niveau. C’est donc dire que SNC-Lavalin pourrait être écartée du processus final qui déterminera le consortium gagnant.

D’ici là, il faudra surveiller avec beaucoup d’attention les mouvements de troupes au sein de SNC-Lavalin et veiller à ce que la Caisse de dépôt prenne ses responsabilités pour empêcher que ce fleuron de l’économie québécoise ne soit démantelé afin que certaines de ses filiales soient mises en vente. Ce qui permettrait à un puissant groupe – à l’instar de Bouygues Construction – de mettre la main sur son expertise concernant les grands travaux publics.

 

Écran de fumée

Comme dans l’affaire des compteurs d’eau, nos grands médias ont jeté de l’huile sur le feu en accusant – nuit et jour – l’industrie québécoise de la construction et du génie-conseil. Il fallait, certes, que le patronage et la corruption soient pointés du doigt. Mais, tout cet écran de fumée nous aura fait perdre de vue une réalité beaucoup plus inquiétante.

En effet, de puissants groupes industriels s’intéressent à la mise à niveau et à la gestion de nos infrastructures publiques. Suez-Environnement lorgne le marché du traitement et de la distribution de l’eau; Bouygues Construction se positionne pour la rénovation de nos «ponts et chaussées» et Vinci est en train de devenir le leader des espaces de stationnement à Montréal.

Il y a, à notre humble avis, matière à relancer le débat sur la question de la souveraineté sur notre territoire et la gestion des infrastructures qui alimentent nos collectivités.

Et, manifestement, les médias dominants moussent un printemps étudiant qui masque d’autres enjeux monopolisant l’attention des maîtres du jeu.

 

UN DOSSIER À SUIVRE.

 

 

 

 

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Une réflexion sur “LIBERTÉ DE PRESSE ET GRANDS TRAVAUX PUBLICS

  1. Très intéressant comme réflexion. Une note toutefois, l’AÉCG n’a pas encore été ratifié et ne s’applique donc toujours pas. Bonne journée!

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