LE CHANT DES SIRÈNES DE L’ÉCONOMIE VERTE

 

Un nouveau Think tank vient de voir le jour. SWITCH se définit comme « l’Alliance pour une économie verte au Québec » et réunit une brochette d’acteurs provenant autant des milieux d’affaire que des organismes environnementaux. De quoi s’agit-il ?
 

par Patrice-Hans Perrier

 

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L’environnement et l’économie ne font toujours pas bon ménage. Pourtant, une majorité d’observateurs admet, au vu de la crise structurelle qui nous frappe présentement, qu’il faudra bien repenser notre rapport à la production et à la consommation. Mais, par où commencer et comment faire en sorte d’arrimer la reprise économique, tant espérée, avec les nouveaux impératifs de protection de l’environnement ? L’économiste américain E. Fritz Schumacher affirmait, dès 1973, qu’il nous faudrait repenser l’économie à la lueur de la nouvelle donne environnementale. Il mettait sur la table la notion d’une approche systémique qui serait susceptible de faire éclater les anciens paradigmes liés à l’économie de marché capitaliste.

Malgré la crise qui secoue le système néolibéral, nos élites ne désirent manifestement pas remettre en question les avantages hérités des années de prospérité de l’après-guerre. Et, malgré leurs vœux pieux pour ce qui est d’assainir les finances publiques et de renforcer les mesures de contrôle environnementales, ils ne proposent rien de nouveau en termes de relance économique.

 

Changement de paradigme

Nous avons assisté au lancement de SWITCH, une « alliance pour une économie verte » qui ambitionne d’influencer le gouvernement Marois alors que s’engage un grand débat national sur la question des ressources naturelles et de leur apport à la relance économique du Québec. Véritable Think Tank – réunissant quelques ténors du monde des affaires, de la protection de l’environnement ou du génie conseil – SWITCH se veut une plateforme de réflexion stratégique mettant de l’avant l’« économie verte » comme facteur de relance pour le Québec.

En bref, SWITCH souhaite provoquer une onde de choc susceptible d’impulser un mouvement favorable à l’émergence d’une « économie verte » qui, contrairement aux secteurs plus traditionnels, aurait le vent dans les voiles. Les principaux intéressés défendent l’idée d’un « virage vers une économie verte afin de contribuer à [l’émergence d’] une société québécoise innovante, résiliente, concurrentielle qui réconcilie équité sociale, environnement et qualité de vie ». Un programme qui peut sembler attrayant mais qui, en dernière analyse, ne repose sur aucune assise en termes d’analyse macroéconomique.

 

Une économie verte

Karel Mayrand, dg pour le Québec de la Fondation David Suzuki, pointe du doigt l’actuel engouement des québécois pour une plus grande exploitation de nos richesses naturelles. Il estime que nos concitoyens (du moins ceux qui tirent les ficelles du pouvoir) doivent « éviter de mettre tous leurs œufs dans le même panier ». Et, qu’à contrario, nos capitaines d’industrie auraient intérêt à « miser sur une diversification de l’économie, une stratégie qui nous a très bien servi, et sur une économie verte, performante, innovante et à valeur ajoutée ».

Si, d’entrée de jeu, l’idée de diversifier nos investissements stratégiques est séduisante, c’est le concept d’« économie verte » qui nous pose problème. En quoi cette « économie verte » se distinguerait-elle de l’économie au sens habituel ? Depuis les ratées du projet d’une bourse internationale du carbone – et les escroqueries de plusieurs spéculateurs sur ces marchés qui ont défrayé les manchettes en France – et dans le sillage d’accords internationaux qui contraignent de plus en plus les petits pays producteurs, plusieurs se questionnent sur les finalités de cette supposée économie vertueuse.

Les protagonistes de SWITCH affirment que pas moins de 700 000 emplois auraient été créés par l’« économie verte » au Canada, dont autour de 160 000 pour le seul Québec. Une économie qui – si l’on se fie à leur dernier document de réflexion – ferait fleurir des marchés pouvant générer jusqu’à … 1 billion de dollars à l’échelle planétaire ! Et, voulant contrer les effets de la présente crise économique, les pouvoirs publics et certains investisseurs auraient injecté autour de 500 milliards de dollars dans l’« économie verte » de pays tels que la Chine ou les États-Unis. Sans vouloir questionner les chiffres mis de l’avant par les membres de l’alliance, nous n’arrivons toujours pas à comprendre qu’est-ce qui distingue cette prétendue « économie verte » de l’ensemble de l’activité économique.

 

Changements climatiques et crise économique

S’appuyant sur la thèse des changements climatiques et soulignant l’urgence de transformer la nature de nos échanges économiques, Karel Mayrand n’hésite pas à prôner « une transformation profonde de l’économie du Québec ». Dans un contexte où notre capacité de production industrielle a dramatiquement chutée (le document de réflexion présenté par SWITCH souligne que « entre 2000 et 2010, le Québec a vu son secteur manufacturier chuter de 30 %, passant de 23,6 % à 16,3 % du PIB ») il incombe de trouver de nouveaux créneaux porteur afin de relancer une économie qui, bien que diversifiée, montre des signes évidents d’essoufflement.

Curieusement, l’équipe rassemblée au sein de ce nouveau Think Tank ne parle pas de la délocalisation massive de notre capacité de production, de la perte des savoir-faire qui s’en est suivi et de la montée de la précarité causée par l’effritement de l’économie domestique. De fait, les promoteurs de cette nouvelle « économie verte » semblent fort bien s’accommoder de la mondialisation des échanges économiques et se réjouissent, même, des nouveaux accords de libre-échange qui feront en sorte d’assujettir le Québec à la tutelle de l’Union européenne.

Denis Leclerc, Président et chef de la direction d’Écotech Québec, affirme que l’« économie verte » représente un créneau porteur au point qu’il faudrait parler de « croissance verte ». Cette transformation de certains secteurs économiques en autant de créneaux porteurs participerait à ce qu’il nomme « une modernisation de l’économie du Québec ». Il estime, entre autres, que les prochaines consultations mené par l’administration Marois contribueront à mousser un contexte favorable à ce fameux changement de paradigme que tous appellent de leurs vœux.

 

Un monde en transition

C’est la notion de transition qui semble motiver tout ce mouvement de troupes. Les auteurs du document « L’économie que nous voulons » insistent sur le contexte économique et environnemental actuel, lequel serait marqué par « un essoufflement de la croissance économique et par une crise climatique et environnementale sans précédent ». Malgré tout, certains secteurs parviennent à reconvertir leurs procédés de fabrication en intégrant des cahiers de charges qui tablent sur une diminution significative des émissions polluantes, une meilleure efficacité énergétique ou l’optimisation des processus industriels.

Jean Simard, Président-directeur général de l’Association de l’aluminium du Canada, affirme que « l’industrie québécoise de l’aluminium a modernisé son parc de production – pouvant compter sur des usines efficiences et performantes – et produit l’aluminium le plus vert au monde avec, à titre d’exemple, une empreinte carbone 7 fois moins élevée que celle générée par la production chinoise ». Ce porte-parole des grandes alumineries estime que nous sommes en mesure d’exporter notre savoir-faire, alors que des usines telles que celle de la firme Alouette, à Sept-Îles, seraient devenues des références mondiales.

En bref, les fabricants d’aluminium du Québec sont en mesure de produire des lingots en réduisant de façon drastique leur utilisation d’énergie (une énergie fournie à très bas prix par Hydro-Québec). Toujours est-il que plusieurs se pose la question de la production de composantes et autres équipements à valeur ajoutée à partir de notre aluminium. Jean Simard affirme être conscient de la donne et qu’il faudra que la compétence des ingénieurs soient mise à contribution dans un contexte où  « le virage de l’économie verte commande d’utiliser les bons produits aux bons endroits ».

 

Arrimer la reprise à un développement plus respectueux

Les conférenciers, présents lors du lancement de SWITCH, semblaient tous s’entendre sur le fait qu’il faille profiter de la mise à niveau de nos infrastructures publiques pour mettre en orbite de nouvelles façons de faire et aider les grands équipementiers à relancer leur production. C’est ce que crois Jean Simard lorsqu’il souligne qu’« il est grand temps de mettre le cap sur la mobilité électrique dans un contexte où nos infrastructures sont désuètes et où nos engagements envers la réduction des GES ont été revus à la hausse ».

Le représentant de l’Association de l’aluminium du Canada estime qu’il faut accélérer le virage industriel afin de permettre à nos équipementiers, tels que Bombardier ou Novabus, d’intégrer des matériaux tels que l’aluminium afin d’alléger le poids de leurs véhicule et de mieux répondre aux nouveaux cahiers de charges des pouvoirs publics. Qui plus est, alors que plusieurs régies de transport en commun doivent remplacer leur matériel roulant, les carnets de commande auraient atteint une masse critique. La belle serait donc dans le camp des décideurs publics et des grands équipementiers.

Si le gouvernement Marois mousse l’électrification des transports au Québec – avec l’idée légitime de concilier développement économique et protection de l’environnement – il n’en demeure pas moins que la grande région métropolitaine de Montréal ne s’est toujours pas dotée d’un véritable plan stratégique concernant l’arrimage des transports avec la réhabilitation d’un développement urbain qui favorise l’étalement.

 

Profiter de nos compétences

L’économie québécoise demeure fragile, malgré son dynamisme et sa diversité. Les acteurs réunis autour de l’Alliance pour une économie verte admettent que l’effritement du tissus industriel et l’essoufflement de la croissance économique ont porté de durs coups à notre économie et que le Québec peine à trouver sa place au sein d’« un contexte mondial en transition ». Ils recommandent de prendre en compte le fait que notre déficit commercial (70 milliards $) soit en grande partie tributaire de notre trop grande dépendance aux hydrocarbures et ils nous mettent en garde contre la tentation de faire de l’extraction de nos matières premières une nouvelle panacée. Ils estiment, en définitive, que les créneaux porteurs de l’« économie verte » pourraient bien représenter un tremplin afin de sortir de la présente crise et de réorienter notre développement économique vers des horizons plus durables et équitables.

Nous serions, toujours de l’avis des principaux intéressés, à un carrefour stratégique, « alors que plusieurs grandes politiques de l’État arrivent à échéance, que s’amorcent de grandes réflexions sur la politique industrielle du Québec et que s’ouvre un nouveau contexte énergétique au Québec et en Amérique du Nord … » Citant un document de l’ONU, les protagonistes de SWITCH soulignent que « si plus de 80 % des investissements requis pour la mise en œuvre d’une économie verte doivent provenir du secteur privé, des consommateurs et des entreprises, le soutient de l’état agit souvent comme catalyseur ».

 

Les pouvoirs publics comme catalyseur

On comprendra que, dans un contexte de crise systémique, le secteur privé et les marchés financiers s’en remettent invariablement aux pouvoirs publics pour ce qui est d’impulser des mesures qui favoriseront une reprise économique. C’est, sur ce point, que les ténors de l’« économie verte » semblent mettre l’emphase lorsqu’ils précisent que « l’état peut également encourager l’adoption de certifications pour les entreprises respectueuses de l’environnement. Il peut aussi mettre à contribution ses marchés publics et intégrer des critères environnementaux dans ses commandes ».

Si nous souscrivons à l’ensemble des observations pointées par SWITCH, force nous est d’émettre des doutes face à cette « économie verte » porteuse d’une relance économique qui serait tributaire beaucoup plus d’une donne politique que d’une réelle alternative à l’économie néolibérale en déroute. Tous s’entendent pour maintenir le cap sur la réduction des GES, mettre à contribution les technologies innovantes ou améliorer l’efficacité énergétique de nos bâtiments, mais c’est au chapitre de la réorientation de la matrice économique que personne ne s’accorde.

Il faudrait peut-être préciser que les nouvelles contraintes réglementaires prônées par les défenseurs de l’« économie verte » risquent d’entraver les efforts consentis par les petites entreprises. Dans un contexte de laminage des forces vives économiques, et où les grands ensembles industriels et financiers dominent, la majorité des petits acteurs économiques n’arrivera plus à voir la lumière au bout du tunnel. Arrimer l’économie à l’écologie, pourquoi pas ? Mais, encore faudrait-il avoir le courage de remettre en question l’économie capitaliste dans son ensemble.

 

LIENS:

http://quebec.huffingtonpost.ca/karel-mayrand/quebec-economie-verte_b_2881541.html?utm_hp_ref=politique

http://journalmetro.com/actualites/national/274796/lurgence-dune-economie-verte/

http://www.umq.qc.ca/nouvelles/actualite-municipale/creation-de-switch-l-alliance-pour-une-economie-verte-au-quebec-15-03-2013/

http://www.ledialoguesurlaluminium.com/blog/revue-de-presse-semaine-du-11-mars-2013

http://quebec.huffingtonpost.ca/patricehans-perrier/chant-sirenes-economie-verte_b_2885501.html

http://www.youtube.com/watch?v=8FaiVpN4IGo

 

 

 

 

 

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2 réflexions sur “LE CHANT DES SIRÈNES DE L’ÉCONOMIE VERTE

  1. Les approches technicistes auraient leurs limites a produire ou a générer des économies durables.

    Tant que nous aborderons pas les « crises » (économique, climatique, démographique) avec une remise en question des notions de progrès et de croissance, nous sommes voués a une spirale décroissante de notre qualité de vie.

    La voiture électrique, une solution technisciste, ne règle pas les enjeux de pollution, d’aménagement du territoire, de trauma routier.

    Croissance et développement ne sont pas synonymes.

    Il s’agit de revoir notre rapport au monde, rapport symbolique, poetique. Un quête ontologique débouchant sur une requalification des définitions de progrès, de développement, de bien-être, de santé.

    Parce que, au fond, l’enjeu de base, c’est notre bien-être physique, psychologique et moral. Pas vu la pulsion consommatrice apte a nos aspirer vers plus de partage, d’écoute, de soi et des autres, et donc de bien-être.

    D’ailleurs, la croissance, et surtout les indicateurs utilisés pour qualifier cette croissance, semblent un leurre.

    Ci-dessous, un regard sur les énergies vertes en Allemagne qui s’accorde avec certaines de tes observations.

    Merci Patrice pour ta « couverture » du lancement de cette plateforme.

    http://m.spiegel.de/international/germany/a-888094.html#spRedirectedFrom=www&referrrer=https://m.facebook.com

    « Although this conflict touches all political parties, none is more affected than the Greens. Since the party’s founding in 1980, it has championed a nuclear phaseout and fought for clean energy. But now that this phaseout is underway, the Greens are realizing a large part of their dream — the utopian idea of a society operating on « good » power — is vanishing into thin air. Green energy, they have found, comes at an enormous cost. And the environment will also pay a price if things keep going as they have been. »

    http://energy-reality.org/

    • Revenons à l’idée première d’approche systémique: la matrice capitaliste a atteint ses limites. Pourquoi ne pas mettre à contribution des concepts liés au partage des moyens de production, à l’instar du mouvement coopératif tel que prévu au début de sa genèse.

      Les communautés d’attache, en prise sur le territoire réel et devant affronter des dynamiques de partage des ressources, du pouvoir et du vivre ensemble, sont les mieux à même d’impulser des changements de paradigme pérennes et réalistes.

      Il faut partager le gâteau, arrêter de le gaspillage et remettre en question une économie basée sur l’«obsolescence programmée» et la prédation comme modus operandi politique et économique.

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