Venise, palimpseste culturel

 

Cité lacustre, Venise s’est développée sur une période de plus d’un millénaire, en incorporant un florilège de cultures. À mi-chemin entre les cultures byzantine et catholique, la cité des doges aura échappé aux affres de la guerre et de la destruction qui ont jalonné l’histoire européenne afin d’accueillir les visiteurs du XXIe siècle. Cet article a été composé, tel un coup de chapeau, afin de rendre justice à une très belle exposition organisée par le Musée des beaux-arts de Montréal.

 

Par Patrice-Hans Perrier

 

SPLENDORE A VENEZIA – Art et Musique de la Renaissance au Baroque dans la Sérénissime a été présentée au MBAM du 12 octobre 2013 au 19 janvier 2014. Cette exposition à grand déploiement a réussi à dresser des parallèles féconds entre l’architecture, les arts visuels et la musique. Exposition particulièrement didactique, par sa forme et son contenu, SPLENDORE A VENEZIA donnait à voir et à entendre une sorte de fresque à grand déploiement qui nous aura permis de réaliser que Venise fut la République par excellence des arts sous toutes leurs formes.

 

La basilique Saint Marc à Venise

La basilique Saint Marc à Venise
 
 

Un palimpseste culturel

Cette cité lacustre a pris forme de manière diffuse, alors que plusieurs populations fugitives formaient des agglomérations distinctes éparpillées dans les îlots de la lagune de Venise et sur le long de son littoral. Fuyant les invasions barbares au VIe siècle, les premiers occupants de la future Vénétie étaient des pêcheurs et des commerçants romains ayant établi quelques premiers comptoirs d’échange permettant de tisser de nouvelles communautés citadines.

Venise nous fait penser à certaines cités de la Flandre ou des Pays-Bas du Sud, cités lacustres près des côtes maritimes qui accueillaient leur lot de voyageurs ou de fugitifs et qui ont permis à de puissantes guildes de s’opposer au despotisme du Saint-Empire romain ou des autres principautés de l’Europe méridionale. Cette cité sédimentaire a été construite, petit à petit, alors que ses habitants consolidaient les rives, drainant les sols et employant des matériaux qui provenaient de la terre ferme. Outre les petites maisons en bois des premiers occupants, des monuments en brique ou en pierre furent rapidement érigés, à l’instar de cette basilique de la Vierge qui allait devenir un point de mire pour la ville de Torcello en 639.

 

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La basilique Santa Maria à Torcello
 
 

Des travaux d’aménagement furent entrepris : on consolida les rives, on draina les sols, on construisit des maisons en bois et des monuments en brique ou en pierre. Les matériaux furent débusqués sur la terre ferme. Rapidement, s’élevèrent de petites cités et des églises comme la basilique de la Vierge sur l’île de Torcello. Tel un chapelet d’îlots reliés entre eux, l’agglomération lagunaire a été façonnée par des populations fugitives qui ont su se montrer particulièrement inventives. Les artisans et les commerçants y ont érigé des places fortes qui bourdonnaient d’activités liées à la pêche, à l’arboriculture et à la culture de la vigne, à la production du sel et à son commerce, et, à partir du VIIe siècle, le travail du verre va prendre son essor.

L’île de Murano deviendra la capitale du verre, alors que, dès la fin du XIIIe siècle, une grande concentration de four étaient construite sur le long du Rio des verriers à Murano. Toute cette activité millénaire aura donné naissance à une architecture vernaculaire colorée et féérique, à telle enseigne que Murano offre à voir des paysages urbains qui font penser à des aquarelles en trois dimensions. C’est à partir de 1450 que le travail sur le verre prend toute son amplitude, grâce à l’apport inestimable du maître verrier Angelo Barovier, un artisan issu d’une très ancienne famille de Murano.

 

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L’île de Murano et ses pâtés de maisons colorées

 

 

La République de Venise, au beau milieu d’un Renacimiento mouvementé, va encourager la recherche et le développement de plusieurs pratiques artisanales au point d’aller jusqu’à mettre en place des mécanismes de protection des inventions, dans le but avoué de mousser le savoir-faire des ateliers de la cité des doges.

Venise deviendra un centre incontournable en matière de conception d’instruments de musique et un haut lieu de l’édition des partitions musicales. De nombreuses scuole ou écoles de musique ont donné leurs lettres de noblesse aux manuscrits contenant les livrets liturgiques destinés aux chantres à une époque où le répertoire grégorien et d’autres formes de musique plus profanes vont s’interpénétrer. À l’instar d’un véritable palimpseste – ancien manuscrit grec écrit sur un parchemin préalablement utilisé et sur lequel on avait fait disparaître les inscriptions précédentes – Venise s’est transformée au contact de ses visiteurs, sans subir pour autant « les outrages du temps ».

L’excellent catalogue produit par le MBAM – véritable livre d’art au demeurant – fait grand cas de la production manuscrite vénitienne. De magnifiques recueils de madrigaux – musique vocale polyphonique très en vogue à l’époque du Renacimiento – ont été exposés au Musée des beaux-arts de Montréal, certains richement illustrés au moyens de miniatures et de xylographies raffinées. C’est à cette époque que le grand Claudio Monteverdi viendra révolutionner la polyphonie vocale au point d’être considéré comme un des inventeurs de l’opéra.

 

Une architecture au service de la musique

 

« Celui qui chante prie deux fois ».

– Saint Augustin, Discours sur les Psaumes 72,1

 

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Une page d’antiphonaire
  

 

De véritables confréries du chant liturgique se forment au sein des congrégations religieuses et, bien au-delà du propre de la messe ordinaire, un florilège d’œuvres composées pour les fêtes solennelles des saints vient enrichir le répertoire religieux. Des antiphonaires – recueil de chants – de grandes dimensions sont disposés au centre du chœur de la basilique Saint-Marc, au XIVe siècle, ce qui permettra à des ensembles vocaux d’envergure de s’y produire. Les fraternités charitables de la cité – les ospedali – forment des chorales, comme celle qui donne des représentations fastueuses à la basilique Saint-Marc qui tient lieu de chapelle privée du Doge (premier citoyen en titre) de Venise. Des musiciens réputés, tels le compositeur flamand Adriaan Willaert ou Claudio Monteverdi, viendront magnifier l’art vocal et faire en sorte que certaines scuole vénitiennes rivalisent avec la chapelle papale à Rome.

 

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Croquis crayon et encre d’un groupe de bâtiments sur la Place Saint-Marc
  

 

« Le doge assistait à la messe à Saint-Marc à chacune des fêtes importantes de la Vierge, et les Vénitiens célébraient l’Annonciation et l’Assomption comme de grandes fêtes religieuses », souligne Iain Fenlon dans le catalogue de l’exposition. La Vierge Marie joue presque le rôle d’une déesse océanique pour cette cité lagunaire qui célèbre dans le faste l’expression des arts liturgiques et profanes. Les nombreuses confréries vénitiennes pouvaient exercer l’art musicale au sein d’une des ospedali – institutions charitables – qui possédaient toutes une chapelle musicale. C’est dans ce contexte qu’est né l’oratorio, un genre qui semble préfigurer l’opéra tel que nous le connaissons de nos jours.

De nombreuses chapelles, des palais et des loggias sont construits et, même, des salles de musiques voient le jour aux quatre coins d’une cité qui se module comme une véritable partition musicale. En plein cœur de la Renaissance, les membres des corporations, des paroisses, des ospedali ou grandes confréries participent à des processions fastueuses et colorées, les participants étant accompagnés par des chanteurs et des musiciens. De grandes places publiques furent aménagées, des loggias construites sur le flanc des édifices civiques, à l’instar du magnifique Palais des doges qui trône au beau milieu de la Place Saint-Marc.

 

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La Palais des doges sur la Place Saint-Marc – cliché de Francesco-Marino
 
 

« À Venise, c’est dans la procession ducale ou andata que s’exprima le plus puissamment la conception hiérarchique de la République. La procession ducale n’était donc pas simplement un spectacle et un divertissement public, elle donnait à voir les traits essentiels de la constitution vénitienne en suggérant une large participation sociale au gouvernement de la République », fait remarquer Iain Fenlon. C’est peut-être au niveau de l’esprit de civisme que les forces vives de la cité lacustre ont réussi à réconcilier le sacré avec le profane, au bénéfice d’une véritable renaissance culturelle qui marquera les esprits européens pendant près de deux siècles.

 

La culture comme facteur de développement

La musique et l’architecture et, à posteriori, les arts visuels liés à la décoration des espaces publics, toutes ces manifestations ont été bien plus que l’expression du faste ducal ou d’un certain décorum religieux. Il n’y a qu’à penser à ces fameuses andata pour lesquelles seront aménagés des quais, des promenades, des places, des parvis, des débarcadères, des loggias et autres portiques destinés à accueillir les nobles et, à leur suite, tous les simples citoyens désireux de prendre part aux réjouissances.

C’est manifestement l’ensemble des bâtiments érigés sur l’île de San Giorgio Maggiore qui illustre le mieux ce phénomène. Un chapelet d’édifices élégants, comprenant un campanile, entoure la délicate petite église Santa Giorgio Maggiore dessinée par l’illustre architecte Andrea Palladio. Le soir venant, la lumière crépusculaire donne à ce micro aménagement urbain des airs presque surnaturels. Andrea Palladio, selon toute vraisemblance, a du contribuer à l’aménagement de la piazza sur le devant de l’église et tout le pâté d’édifices fait penser à un groupe de figurines qui aurait été posées sur un plateau flottant au beau milieu de la mer.

 

San-Giorgio-Maggiore- PALLADIO VENISE

San-Giorgio-Maggiore – Magnifique église dessinée par PALLADIO sur son îlot 
 
  

Outre Palladio, d’autres architectes et artistes de grande renommée vont contribuer à façonner cette élégante cité lacustre qui se prête à toutes les démonstrations, devenant le décor somptueux des mondanités, tout autant que de la vie religieuse d’une cité capable d’évoluer sans se couper pour autant de ses racines symboliques. L’exposition comprenait, entre autres artefacts, d’immenses tableaux réalisés par Giovanni Antonio Canaletto, dit Canaletto, qui dépeignent l’arrivée de l’embarcation du doge au Môle face à la Place Saint-Marc. La composition des œuvres de Canaletto rend justice à l’élégance d’une architecture urbaine toute en filigrane.

Canaletto retour Bucentaure Ascension Vers 1745

Giovanni Antonio Canal, dit Canaletto (1697-1768)
Le Bucentaure au Môle le jour de l’Ascension
Vers 1745 – Huile sur toile – 114,9 x 162,6 cm
Philadelphia Museum of Art, The William L. Elkins Collection, 1924 – Inv. E1924-3-48
Photo The Philadelphia Museum of Art / Art Resource, NY

 

 

C’est à l’occasion de la Festa della Sensa (fête de l’Ascension) que le Bucentaure– embarcation du doge –  prenait la tête d’une procession maritime pendant laquelle les dignitaires célébraient la cérémonie annuelle du « mariage de Venise avec la mer ». Histoire de célébrer cette union symbolique, le doge jetait un anneau dans les eaux de l’Adriatique. Le Bucentaure et les gondoles de sa suite produisent une sorte de contrepoint qui fait écho à la modénature (l’écriture en façade) des imposants bâtiments civiques entourant la Place Saint-Marc. Plus que partout ailleurs en occident, Venise constitue un véritable théâtre urbain, espace civique où la vie de tous les jours et les événements spéciaux semblent se fondre les uns dans les autres.

 

Déclinaisons musicales

Venise, cité républicaine et mondaine, mais surtout capitale de la musique. Événement didactique par excellence, SPLENDORE A VENEZIA accueillait une vaste gamme d’artefacts témoignant de la pratique musicale de l’âge d’or vénitien. L’antiphonaire de Saint-Marc, un manuscrit datant du 1er quart du XIVe siècle, contient des partitions richement rehaussées par des miniatures et des lettrines qui ont été délicatement posées aux interstices de l’écriture musicale. D’autres graduale – livres liturgiques comprenant des psaumes – contiennent des illustrations si richement ornées qu’elles ressemblent à de véritables petits tableaux au cœur de la partition. Ainsi, l’écriture musicale, l’art de l’enluminure et de l’illustration, jusqu’aux métiers de la reliure, autant de jalons d’une pratique qui va préfigurer une industrie de l’édition musicale florissante.

 

Portugal - Religion - Prayer

Moines chartreux méditant devant deux énormes antiphonaires – Le cursus des heures
  
 

Vibrants témoins du génie musical vénitien, une pléiade d’instruments bigarrés a été rassemblée pour les besoins de cette exposition. Ainsi, le Zûrnâ – chalumeau ou ancêtre de la clarinette – et le Naqqârah – tambour métallique – témoignent de la pratique musicale en cours au sein de l’Empire ottoman. D’autres instruments de musique, tels que le sacqueboute – trombone ténor –, la mandoline milanaise ou l’archiluth occupaient la place des instruments européens utilisés à une époque où la pratique concertante atteindra des sommets de raffinement. Puisque, faut-il le rappeler, de Monteverdi jusqu’à Mozart, en passant par Vivaldi, deux siècles ont séparé la polyphonie du Renacimiento de l’époque moderne des grandes symphonies. C’est dans cet interstice que Venise donnera la pleine mesure de son inventivité musicale, avec des compositeurs de génie tels que les Gabrielli, Antonio Vivaldi ou Claudio Monteverdi. Surgeons d’une pratique qui faisait grands cas des subtiles harmonies alliant l’art vocal à la flamboyance d’une polyphonie libérée des anciens canons.

VEN_0127

Matteo Sellas (v. 1612-1652)
Théorbe
Venise, 1630 ou 1640 – Ébène, ivoire – L. 158,3 cm
Ancienne collection Correr – Paris, Musée de la musique – Cité de la musique – Inv. E.545
Photo Collection Musée de la musique, photo Jean-Marc Anglès

 

 

Venise, cité des femmes

La société vénitienne, vivier d’échanges commerciaux et de création artistique, ouvraient les portes de ses scuole de chant ou de musique et de ses ateliers de peinture ou de gravure aux femmes issues des familles patriciennes et cela en plein milieu du XVIIe siècle, alors que l’art baroque viendra couronner le bouillonnement de la contre-réforme. Même les orphelines issues de milieux modestes feront partie de plusieurs chorales attachées aux très belles églises de la Sérénissime et l’Opéra, ainsi que le théâtre, permettront à un nombre croissant de vénitiennes de faire carrière au sein du monde culturel.

Tiziana Bottecchia, dans un autre texte ornant le catalogue d’exposition, atteste du fait qu’une vénitienne deviendra la première journaliste italienne. Ainsi, « Elisabetta Caminer Turra (1751 – 1796), qui avait grandi dans un milieu modeste, devient la première journaliste italienne de métier. Elle écrivait, dirigeait, composait et imprimait ses propres journaux. Elle choisissait personnellement ses collaborateurs, décidait de la typographie, s’occupait de la diffusion. Elisabetta commença très jeunes à mener ses batailles d’opinion ». Et, tout cela bien avant le célèbre Charles Dickens !

 

Loggias Palais des Doges

Loggias Palais des Doges
  

SPLENDORE A VENEZIA constitue un éloquent témoignage du génie culturel et musical vénitien et nous aura permis de prendre conscience de l’influence des arts liturgiques et profanes sur le développement urbain d’une cité qui constitue, sans aucun doute, un trésor du patrimoine mondial. L’exposition se tiendra à nouveau au Portland Art Museum, du 15 février au 11 mai prochains. Vous pouvez, également, vous procurer le catalogue d’exposition et un CD musical qui sont tous deux disponibles à la boutique du MBAM.

Qu’il me soit permis de remercier Nathalie Bondil, Directrice et conservatrice en chef du MBAM, ainsi que son équipe des communications.

Plusieurs illustrations mises à la disposition des journalistes étant trop lourdes pour le téléchargement sur ce site, nous vous recommandons d’aller consulter la documentation liminaire sur le site internet du MBAM, à l’adresse suivante:

http://venise.mbam.qc.ca/

 

Casa_Contarini_Fasan_Venice_Ruskin

Casa Contarini Fasan à Venice – Esquisse de Ruskin
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
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