Les villas du nouveau millénaire

Des réflexions afin de mieux organiser la vie domestique

 

Par Patrice-Hans Perrier

20 novembre 2014

Nous sommes déjà à l’orée de la saison hivernale et une tempête d’unités de condominium déferle sur la métropole du Québec. Le paysage urbain se transforme alors que poussent des tours d’habitation qui s’agglutinent autour des traces d’une ancienne vie de quartier qui n’est plus qu’une chimère en l’espèce.

Et, malgré les prouesses des nouvelles technologies du bâtiment, ces nouveaux îlots se forment comme s’il s’agissait d’une opération de copier-coller, sans que l’art de l’aménagement ne soit pour autant remis à l’honneur.

La domesticité est écartée du processus de conception et de fabrication d’unités d’habitation qui ne serviront qu’à loger des occupants en transition. La vie de quartier n’est pas prête de renaître en définitive.

DOMUS signifie maison et … maisonnée fait référence à l’organisation d’un lieu de résidence. L’architecte Andrea Palladio, maître incontestable du Renacimiento italien, a su esquisser des villas qui représentent la fine fleur de l’art du bâti domestique.

Réconciliant les contraintes du lieu – genius loci ou esprit du lieu – avec la technologie d’une époque – génie constructif –, les véritables architectes se sont toujours efforcés d’aménager des espaces de vie qui puissent contribuer au ressourcement de leurs occupants.

Nous rééditons, ici, un article qui a été remanié afin de mettre en exergue le travail de deux architectes québécois particulièrement féconds.

Le premier, Henri Cleinge, un architecte d’origine belge, façonne des habitats urbains en tirant parti des contraintes du site ou de la commande afin de maximiser le confort de ses clients.

Le deuxième invité, Pierre Thibault, est un poète du construit qui a su revisiter l’habitation secondaire – notre fameux chalet – afin d’inviter la nature à faire partie de l’organisation domestique. Praticien aguerri de l’épure, Thibault utilise avec brio les nouvelles technologies du bâtiment afin de « faire plus avec moins ».

 

Élévation du projet Le Nid Perché

Élévation du projet Le Nid Perché – Gracieuseté Pierre Thibault Architecte

 

 

Un entretien particulier avec Pierre Thibault suivra la réédition du présent article et nous poursuivrons notre démarche en reprenant contact avec Henri Cleinge afin qu’il nous ouvre la porte de son atelier montréalais. D’autres entretiens suivront, d’ici le début de la prochaine année, histoire de prendre le pouls de la démarche d’architectes qui se préoccupent encore de cet « art de vivre » qui permet à l’intimité d’exulter. Pour l’heure, nous vous invitons à survoler deux résidences qui font les délices du rat de ville, lorsqu’il se rend à la campagne, et du rat des champs, alors qu’il fait un saut chez son ami montréalais.

 

L’art de construire concerne, avant tout, l’aménagement de l’espace. Certains architectes de la trempe de Le Corbusier ont tenté de simplifier l’organisation spatiale afin de parvenir à l’essentiel en termes d’habitat. La notion de « plan libre » faisait son apparition à la fin des années 1920, permettant de dissocier la structure et l’enveloppe du bâtiment pour le bénéfice d’une plus grande liberté de mouvement.

Le célébrissime architecte allait marquer un grand coup avec la construction de la Villa Savoye en 1929. Ce bâtiment-phare de la modernité hante encore les créateurs actuels en raison de son ouverture à la lumière et par cette géniale exploration de l’espace intérieur qui en a fait une véritable « machine à habiter », d’après son créateur. 

 

Villa Savoye galleryhipCliché représentant la Villa Savoye, oeuvre géniale de Le Corbusier – Gracieuseté de  gallery hip

 

Quarante ans après la mort de Le Corbusier, certains architectes osent remettre en question notre vision de l’espace domestique, histoire de reprendre le flambeau de ce précurseur d’une véritable renaissance de l’habitat.

 

 

Libérer l’espace

Henri Cleinge est de ceux qui oeuvrent patiemment à réhabiliter des parcelles de ville en ayant à cœur de tirer le meilleur des contraintes en lice. Ce jeune architecte montréalais a fait parler de lui grâce à un projet de réhabilitation d’un ancien entrepôt désaffecté sur la rue Saint-Urbain, à deux pas de la Place Delacroix, dans la Petite Italie. Prenant appui sur la structure existante des trois coquilles contiguës qui forment le corps de bâtiment de cet ancien entrepôt de vins, l’architecte tente de faire respirer la figure étroite de la barre de logement montréalaise.

 

Côté jardin maison Henri Cleinge67476759 rue SaintUrbain, une petite villa urbaine compacte – Gracieuseté Henri Cleinge Architecte

 

 

L’auteur de cet étonnant projet de reconversion a su tirer parti des hauteurs industrielles d’origine pour configurer des unités résidentielles spacieuses, tout cela malgré l’étroitesse des lots et de la médiocrité des vues qui débouchent sur une ruelle pas vraiment invitante. La propre résidence de l’architecte, sise dans la portion sud du projet, reprend cette notion corbuséenne du « plan libre » qui permet d’individualiser les étages et les zones d’occupation.

Alors que l’unité d’habitation est configurée de façon très rationnelle, faisant grand cas de l’économie des espaces intérieurs, la salle de séjour est située sous un spacieux puit de lumière de 200 pi2, ce qui permet d’ouvrir la résidence vers le haut.

 

Villa Saint Urbain SéjourUn étonnant séjour aménagé au coeur d’une unité d’habitation sise sur une parcelle de terrain particulièrement étroite – Gracieuseté Henri Cleinge Architecte

 

 

Cette vaste cour intérieure est entourée par des mezzanines, greffées sur deux de ses côtés, traitées comme des loggias qui font cohabiter les diverses zones de l’habitation. Une impression de vastitude s’en dégage alors qu’une magnifique bibliothèque s’adosse, du haut de ses 16 pieds de haut, sur un côté des deux étages surplombant la cour intérieure.

 

Passerelle devant la bibliothèque Résidence Henri CleingeUne mezzanine permet d’aménager une bibliothèque nichée dans les airs – Gracieuseté Henri Cleinge Architecte

 

 

Outre cet espace commun, l’architecte a trouvé le moyen de loger un studio et un bureau dans la zone intermédiaire des mezzanines, alors que des escaliers métalliques mènent à l’étage des chambres à coucher, puis à la terrasse sur les toits. Les circulations verticales (les escaliers) et horizontales (les mezzanines) organisent véritablement la vie du bâtiment et participent – pour paraphraser Pierre Joly, un spécialiste de l’œuvre de Le Corbusier – à « cette qualification des lieux désignant le rapport qui existe entre l’aménagement de l’espace et l’aptitude de l’espace à devenir un instrument nécessaire aux activités humaines… ».

 

Juxtaposition des matériaux et des plans au niveau mezzanineProfiter d’un palier intermédiaire pour y loger un espace à bureau – Gracieuseté Henri Cleinge Architecte

 

 

La promenade architecturale

Un peu à la manière des villas de la Renaissance, les unités d’habitations familiales de Le Corbusier proposaient une « promenade architecturale » qui permettait aux visiteurs de pénétrer au cœur du bâtiment en découvrant une succession de points de vue dynamiques. Dans le cas de la Villa Savoye, ce sont les circulations et l’accès au toit-terrasse qui faisaient en sorte que la résidence s’ouvre sur le spectacle de la nature environnante.

L’architecte Pierre Thibault, un praticien résidant à Québec, nous renvoie à cette vision des choses lorsqu’il s’attaque à concevoir une étonnante résidence secondaire, sise dans un endroit secret, quelque part entre Saint-Hyacinthe et Drummondville.

 

Esquisse les Abouts Pierre Thibault ArchitecteEsquisse du projet Les Abouts – Gracieuseté Pierre Thibault Architecte

 

 

Le projet « Les Abouts » a été délicatement posé sur les abords d’une belle rivière, sans bousculer la nature environnante. Presque entièrement réalisée à partir d’une structure à base de bois d’ingénierie et d’une enveloppe parée de planches de cèdre, cette résidence secondaire semble « être en parfaite symbiose avec les éléments extérieurs », pour reprendre une formule de son concepteur. Une partie du bâtiment se prolonge par le biais d’une terrasse qui ressemble à un quai supporté par des pilotis. Cette villa champêtre offre à voir quelque chose de l’habitat lacustre, une sorte d’abri temporaire qui aurait été posé sur le tapis d’un sous-bois accueillant.

 

Résidence les Abouts posée sur son siteLa résidence secondaire Les Abouts délicatement posée sur son site d’ancrage – Gracieuseté Pierre Thibault Architecte

 

 

Le rituel d’entrée mène à un espace intérieur vaste et bien éclairé, avec un système de poutres et colonnes apparentes, ce qui ne manque pas de souligner la solidité de la construction. De larges baies vitrées permettent à la lumière naturelle de se frayer un chemin dans presque tous les recoins de la demeure.

 

Résidence les Abouts porche ouvrant sur natureUn généreux porche ouvre la maison sur la nature – Gracieuseté Pierre Thibault Architecte

 

 

Le concepteur de cette « villa lacustre » a mis en œuvre une trame très serrée à la manière des résidences japonaises qui utilisent le tatami comme module de base. Ici, les espaces plus intimes de l’habitat sont configurés au moyen de cloisons en gypse qui évitent de toucher aux plafonds. C’est ainsi que les occupants ont l’agréable sensation de ne pas être « enfermés » à l’intérieur des espaces intérieurs de la résidence. Les puissantes colonnes de pin, soutenant les poutres faîtières, se profilent à distance des baies vitrées, créant un effet de « décompression de l’enveloppe du bâtiment », selon les propos de l’architecte.

 

L'espace cuisine de la résidence Les AboutsLa trame serrée de cet habitat permet de maximiser l’organisation spatiale – Gracieuseté Pierre Thibault Architecte
 

 

La terrasse qui prolonge cette villa vers la rivière, les ouvertures sur la nature et la fluidité des circulations intérieures constituent un véritable « dispositif de captation » des éléments de la nature. Pierre Thibault affirme que son projet aura permis de « multiplier les espaces en jeu puisque la maison se dilate selon les saisons ».

 

Résidence les Abouts résidence radianteCette résidence secondaire est une structure qui se dilate selon les saisons – Gracieuseté Pierre Thibault Architecte
 
 
Un dossier à suivre … dans un contexte où les nouvelles technologies du bâtiment, sans oublier l’approche du design intégré, offrent des possibilités inouïes en terme d’efficacité énergétique, de configuration et d’optimisation des processus de construction.
 
Liens vers le site des architectes :
http://www.cleinge.com
http://www.pthibault.com/
 

 

 

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s