Entretien avec l’architecte Pierre Thibault

Inauguration de la série « Propos et confidences »

 

Par Patrice-Hans Perrier

28 novembre 2014

 

Maquette résidence Bouchard

Maquette / Gracieuseté Pierre Thibault Architecte

 
 
 
 
 
 
 
 
Premier entretien avec l’architecte Pierre Thibault, un 18 novembre 2014

 

Préambule

Les Carnets d’un Promeneur ouvrent leur espace à une série d’entretiens qui seront menés auprès de praticiens de l’architecture qui marquent notre époque par la pertinence de leurs interventions.

Voilà quatre années que les Carnets d’un Promeneur ont entrepris de poser les jalons d’une réflexion prospective sur la cité, matrice de l’organisation sociale et genèse d’une culture véritable.

Par architecture nous entendons l’art d’aménager des espaces de vie qui accueilleront des résidents qui s’y sentiront en harmonie. Le grand philosophe Martin Heidegger affirmait que l’aménagement c’est l’art du ménagement. Il serait, toujours d’après lui, nécessaire de ménager des espaces de vie qui puissent permettre à l’humanité d’exister et non pas seulement de … subsister. Habiter un lieu c’est, en définitive, « le trait fondamental de la condition humaine ».

Certains praticiens de l’architecture tentent de réhabiliter cet art de construire hérité de nos ancêtres. Les technologies du bâtiment et les matériaux ne sont plus les mêmes, mais l’environnement naturel est demeuré fidèle à lui-même, posé sur des assises immuables. Aménager des lieux de vie c’est cultiver des parcelles, un peu comme le paysan qui sait que la terre ne produira ses fruits que si elle est traitée avec respect. Aménager, c’est ménager l’espace pour qu’il permette à l’existence humaine de s’enraciner.

A contrario, l’industrie produit des bâtiments prophylactiques qui ne passeront pas le test du temps. Cette manière de construire est un véritable non-lieu… pour dire vrai. Il s’agit d’une non-architecture, destinées à abriter le non-être des esclaves de la nouvelle économie.

Malgré tout, certains irréductibles persistent et… signent des habitats qui rendent leurs occupants heureux. Ces architectes sont un peu des francs-tireurs, embusqués là où le système ne s’y attendait pas. Ils tablent sur l’intégrité à tous les échelons du processus créatif et réussissent à construire des bâtiments qui ne sont pas des « machines à habiter ».

Notre premier invité, l’architecte Pierre Thibault, inaugure cette série «propos et confidences» avec panache et générosité. Il nous a reçus dans son atelier de Québec afin de se prêter à un entretien qui aurait pu s’éterniser si le crépuscule ne s’était pas mis de la partie. Nous vous invitons à prendre le temps nécessaire à la lecture de cet entretien qui vaut le détour.

 

Photo de Pierre Thibault jeune architecte

L’envol d’un architecte prometteur

Pierre Thibault en début de carrière /  Gracieuseté Pierre Thibault Architecte
 

 

Portrait de mon invité 

Pierre Thibault est un poète de l’habitat, praticien d’une approche de l’architecture qui table sur l’épure avant toute chose. Il a esquissé les plans et devis de près d’une centaine de résidences, déclinaisons contemporaines de cette « cabane au Canada » qui fait rêver nos cousins français. On lui doit, aussi, la conception de bâtiments publics qui ont laissé une marque durable sur le paysage québécois en raison de leur intégrité architecturale.

Ses résidences épousent avec grand soin leur sol d’ancrage. La modénature est épurée (l’écriture en façade) et sobre, l’architecte ne semble pas être préoccupé par les effets de style. C’est plutôt la manière d’agencer les volumes de ses ouvrages qui retient notre attention. Les maisons de Pierre Thibault – à l’instar de la très médiatisée résidence Les Abouts – épousent le dénivelé du sol et sont orientées afin de maximiser les effets bénéfiques de l’astre solaire. Résidences nordiques, elles sont faites de charpentes et de revêtements en bois, elles restituent à la nature environnante toute son intégrité.

Habiter, c’est occuper une portion du sol, mais aussi inviter la lumière à pénétrer dans les interstices d’un bâtiment qui n’est pas configuré pour enclore ses occupants. Les maisons de Thibault sont comme des lanternes magiques qui captent la lumière solaire et réverbèrent les saisons.

Comme un peintre, Thibault utilise la nature comme trame visuelle, tridimensionnelle. À l’orée du crépuscule, la charpente de ses maisons se confond avec la forêt et leur éclairage artificiel fouille les sous-bois à la manière des lucioles. Cet habitat n’est pas intrusif, il s’intègre à son tissu constitutif, cette nature environnante qui est une cité en soi.

Marqué par une enfance passée au sein d’une très grande famille, Pierre Thibault se remémore avec émotion la grange construite par son grand-père, cette « cathédrale de bois construite de mains d’homme ».

 

 

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Résidence Les Jumelles, élévation /  Gracieuseté Pierre Thibault Architecte 

 

 

Généreux, Pierre Thibault nous aura légué un florilège d’habitats qui sont autant de coups de chapeau à la mémoire de nos cabanes d’antan, mais tout autant des invitations pour que soient réconciliées technologie du bâtiment et nature.

Sa démarche, utilisant l’approche du design intégré, table sur une utilisation judicieuse des nouvelles technologies du bâtiment dans un contexte où, pour paraphraser Paolo Soleri, tout ce que l’être humain façonne provient inévitablement de la nature.

 

Le vif du sujet

Pierre Thibault, à 55 ans, vous êtes entré de plain-pied dans la maturité de votre pratique architecturale. Comment avez-vous vécu ce passage à la maturité, entre la fin des années 1980 et maintenant ?

Un quart de siècle c’est une période appréciable dans une carrière et je réalise que je dispose peut-être encore de plusieurs années pour pondre de nouveaux projets. C’est ce qui me plait dans cette pratique de l’architecture, un métier qui se bonifie avec le temps, tel un bon vin capiteux.

Les concours m’ont permis de pratiquer une première forme d’architecture au début de ma carrière. Il ne faut pas oublier qu’à cette époque, entre la fin des années 1980 et le début de l’an 2000, tous les nouveaux équipements culturels du Québec devaient faire l’objet d’un concours d’architecture.

Mon premier projet a été le Musée d’art contemporain de Baie-Saint-Paul qui a été inauguré en 1991 ou 1992. Après, j’ai réalisé la salle de concert de la faculté de musique de l’Université Laval et le Théâtre de la Dame de Cœur. J’ai aussi travaillé à refaire les salles du Grand Théâtre de Québec.

Jusqu’en 2005, les concours m’ont permis d’émerger, en définitive. Il s’agit d’un processus stimulant et exigeant, peu importe que l’on gagne ou pas. Ce processus nous permet de tester de nouvelles mises en œuvre dans un contexte où les participants à de tels concours jouissent d’une très grande liberté, ce qui leur permet de construire leur propre vocabulaire personnel.

 

Quelle était votre motivation à l’époque où vous avez participé à vos premiers concours ?

Ce qui me taraudait, à l’époque, c’est que je trouvais inexplicable que l’architecture vernaculaire de chez nous affiche un savoir-faire si impressionnant. Que ce soit dans le Bas-Saint-Laurent ou à Kamouraska, on pouvait apprécier une architecture du quotidien façonnée avec des matériaux trouvés sur le terrain et qui nous touche encore de nos jours.

Puis, suite à la Révolution tranquille, alors que les gens étaient plus éduqués, les architectes ont accouché de projets qui ne semblent pas pouvoir passer le test du temps. Les praticiens de cette époque nous ont légué des édifices plutôt décevants. On a construit beaucoup de projets désincarnés, une architecture qui ne nous correspondait pas du tout et ne répondait pas à ce que les gens voulaient.

 

Vous êtes en train de me dire que cette architecture ne respectait pas le Genius loci québécois, c’est ça ?

Justement, alors que l’humble grange de nos ancêtres respectait ce « génie du lieu », les nouveaux bâtiments publics construits dans le sillage de la Révolution tranquille semblent témoigner d’une débandade complète ; pourtant, nous pouvons compter sur de nombreux talents et sur un pays aux espaces particulièrement généreux. Il faut que l’architecture reprenne sa place !

L’architecture doit faire la démonstration qu’elle peut mettre en forme comment une société donnée souhaite vivre et, d’après moi, l’architecture est une expression de la culture ambiante.

 

Pourquoi faire de l’architecture, qu’elle était votre première intention ?

Ce qui m’a motivé c’est probablement le fait d’être le rejeton de deux très grandes familles. Enfants, nous allions fréquemment rendre visite à nos nombreux oncles et tantes et plusieurs choses m’ont marqué à cette époque. Souvent, lors de mes pérégrinations, je me rendais compte que les gens n’étaient pas les mêmes suivant le lieu où ils se trouvaient.

J’ai fini par en déduire qu’il est possible de concevoir des lieux qui feront en sorte que la vie finisse par être plus agréable. Il importe, selon moi, de créer des espaces qui sont à l’échelle humaine, beaux et bien pensés.

 

Maquette typologie et topos à l'unisson

Une architecture topographique qui épouse son site d’ancrage

Maquette typologie et topos à l’unisson / Gracieuseté Pierre Thibault Architecte
 

 

Nous vivons dans un univers néo-libéral, alors que l’architecture semble être en porte-à-faux dans cette société du prêt à jeter. Comment faire pour arrimer une pratique architecturale face aux problèmes de notre temps ? 

Nous sommes dans une société où les gens sont condamnés à une forme de « nomadisme obligé », où il n’y a plus d’habitus pérennes. C’est difficile pour l’architecte de se poser dans sa propre commande, de faire comprendre aux gens la valeur ajoutée de son travail.

Les architectes s’activent à créer dans un autre espace-temps, si je puis dire. Si les clients ne sont pas disposés à effectuer ce passage vers une autre façon d’aborder la problématique d’un projet donné, je réalise que je ne suis pas capable de mener un projet à terme avec eux.

Quand tu y mets du temps, tu construis ce qui est important et tu es disposé à délaisser les aspects superficiels du projet. Cette façon de procéder nous permettra de mettre en branle un projet qui va être plus modeste et plus pertinent. À ce moment-là, ce travail de réflexion – ne pas construire des mètres carrés pour le plaisir de la chose – représente la base du développement durable.

 

Depuis les années 50, on construit des bâtiments faits pour durer un demi-siècle, ou moins ; est-ce possible de réaliser un ouvrage qui durera deux cents ans ?

Si vous venez me voir, soyez conscient que je prendrai le temps de bien vous questionner afin d’être en mesure de bonifier votre projet. Il s’agit d’un dialogue entre moi et mes clients. Et, j’y tiens, puisque ce dialogue nous permettra d’avoir un meilleur projet entre les mains.

C’est certain que si l’on se précipite comme des fous, sans réfléchir, et que l’on gicle de l’uréthane n’importe comment… notre bâtiment aura des problèmes de champignons causés par de la condensation ou d’autres problèmes liés à une enveloppe mal assemblée. Il faut prendre en compte des principes de base qui commandent une vision à long terme.

L’architecture, par rapport à d’autres formes d’art, implique une très grande maturité puisqu’un bâtiment est un artefact qui, normalement, devrait avoir une durée de vie d’au moins 50 ans.

 

Le philosophe Heidegger affirme que ménager – ce que l’on va faire avec tous les éléments constitutifs du projet – c’est l’art d’aménager. Qu’en pensez-vous ?

C’est une réflexion qui nous amène à considérer le fait que l’industrie de la construction n’arrive pas à augmenter sa productivité en raison d’activités qui sont énergivores, en définitive. Quand je conçois un projet, je tente d’obtenir le maximum d’effet avec un minimum d’effort. D’autres mettent une fortune pour obtenir des résultats décevants parce qu’ils ne se seront pas assez accordé assez de temps de réflexion aux côtés de l’architecte.

 

Y a-t-il des artisans du bâtiment qui sont prêts à travailler de manière consciencieuse en ayant cette façon de voir les choses en tête ?

Quand on parle de design intégré, il est important d’articuler un projet en amont alors que tous les intervenants devront s’ouvrir au dialogue. Le dialogue ne prend forme, pas seulement entre l’architecte et son client, il devient la condition sine qua non d’une bonne communication entre tous les intervenants en lice.

Justement, dans un processus de design intégré, un ingénieur pourra amener l’architecte à se questionner sur l’orientation d’un bâtiment, tout cela afin de maximiser les possibilités d’ensoleillement ou de tirer parti des facteurs climatiques d’un site donné.

 

Où se situe la marge de manœuvre, en termes de créativité, pour les architectes ?

La zone de créativité est plus vaste que l’on croit. Nous vivons dans un monde où bien des concepts sont déjà formatés et les gens estiment qu’un espace devra avoir une dimension bien précise. Cette façon d’amalgamer les choses pose problème. Il faut donc concevoir le projet à partir d’une nouvelle façon de voir les choses.

 

La résidence du Mont Écho en prise sur son siteLa résidence du Mont Écho en prise sur son site / Gracieuseté Pierre Thibault Architecte

 

 

Les standards du design, de l’industrie de la construction, du mobilier, constituent-ils un facteur qui pourrait obstruer le processus de création ?

Nous sommes une société extrêmement normative et nous, les architectes, tentons toujours de jouer avec les marges pour maximiser les espaces, par exemple. Mais, l’industrie de la construction semble avoir de la difficulté à nous « caser »… Toute la réglementation municipale est extrêmement contraignante, ce qui génère des « sous-produits », et réussir à nous libérer de cette tutelle demande une énergie incroyable.

Il faut convaincre toute une batterie d’intervenants, requérir des amendements aux règlements de zonage ; tout cela témoigne d’une industrie où les intervenants sont peu disposés à s’extraire d’un normatif qui nous pénalise, en fin de compte.

 

Dans ce contexte, il semblerait que le projet du monastère de Val Notre-Dame ait été une véritable porte de sortie pour vous. Ce type de projet serait-il une forme de tremplin pour les architectes de talent en ce début de nouveau millénaire ?

Les moines vivent, justement, dans un autre espace-temps ; ce qui fait qu’ils représentent une clientèle d’un genre particulier. Enfin, des clients qui ont du temps pour concevoir un projet ! Les moines m’ont invité à venir faire une retraite chez eux afin de profiter de leurs archives et de me fondre dans leur milieu de vie.

Ma première visite à l’ancien monastère d’Oka n’a duré que 24 heures et, lorsque je suis reparti, j’ai réalisé à quel point j’avais été transporté dans un autre monde en l’espace d’un si court laps de temps.

Les moines ont pris le temps de chercher un nouvel emplacement, tout en prenant leurs décisions dans un esprit communautaire… se mobilisant dans un processus qui se rapprochait de celui d’un design intégré, tout cela sans être au courant des nouvelles pratiques de ce genre.

 

Abbaye Val Notre-Dame RÉFECTOIRE ET MOINES

L’ordre monastique implique une vie communautaire où tous les membres de la communauté participent au processus décisionnels

Cliché représentant les moines au réfectoire du nouveau monastère Val Notre-Dame / Gracieuseté Pierre Thibault Architecte

 

 

J’ai été sélectionné à travers le processus d’un concours d’architecture. Lorsque j’ai demandé au Père Abbé pourquoi ils avaient choisi mon projet, voici ce qu’il m’a répondu : « Pierre, vous étiez le seul intervenant capable de comprendre qu’un monastère c’est comme une grande maison ».

 

Chez les cisterciens on favorise un art de l’épure ; vous deviez vous sentir chez vous ?

C’est une architecture du silence. De nos jours, l’architecture est trop bavarde, empêchant les gens de parler, tellement elle les assomme. Au lieu de laisser la place à la réflexion, à la contemplation ou à des temps d’arrêt, cette architecture t’en met plein la vue ! Le centre d’achat représente l’apothéose de ce phénomène.

 

Abbaye Val Notre-Dame Cloître cour intérieureAbbaye Val Notre-Dame Cloître cour intérieure / Gracieuseté Pierre Thibault Architecte

 

 

On sent une filiation entre votre travail et celui de Louis Kahn, un maître de l’architecture contemporaine qui travaillait avec sobriété pour concevoir des édifices qui possèdent une très grande qualité plastique.

Ce que j’aime du travail de Kahn, c’est qu’il a toujours appliqué la même qualité de recherche à travers tous ses projets, peu importe leur échelle d’intervention. Après chaque projet, il était un peu plus endetté. Il n’avait pas le choix puisqu’il était passionné par ses projets et c’est ce qui lui aura permis d’enrichir son vocabulaire d’architecte en dépit des obstacles qui ont jalonné sa route.

 

Votre réflexion nous conduit à poser la question de la « simplicité volontaire »…

D’après moi, une grange est un grand volume qui a été assemblé grâce à la simplicité volontaire et qui est efficiente puisque construite avec un minimum de matériaux.

Ici, au Québec, nous disposons de beaucoup d’espace et d’un grand nombre de matériaux, alors que les Japonais travaillent avec quelque chose qui est vraiment très précieux. Lors de mon dernier voyage au pays du soleil levant, j’ai rencontré un architecte japonais qui avait réalisé une centaine de maquettes avant de se lancer dans le projet de construction d’une simple maison. On parle d’une maison qui devait faire dans les… 100 mètres carré.

Les Japonais ont sublimé beaucoup de choses. Il faut voir les jardins du temple Ryōan-ji, à Kyoto, un jardin grand comme mon atelier. Il s’agit d’un espace où l’aménagement de l’espace a tellement été sublimé que ses concepteurs ont réussi à nous faire percevoir l’infini à travers cette réalisation.

 

ryōan-ji JARDINS SOMPTUEUXCliché d’une portion du Jardin du célèbre Ryōan-ji, à Kyoto / Gracieuseté du site officiel 

 

 

Existe-t-il toujours des lieux de silence dans notre société, en conservant la figure du monastère à l’esprit ?

Dans notre société de consommation, on ne désire pas que les gens sortent de l’agitation ordinaire. Tant qu’ils sont frénétiques, ils consomment et ne savent même pas pourquoi… alors que dès que l’on entre en silence, dans un espace de contemplation, cela nous permet de nous percevoir tel que nous sommes, prisonniers de cet état d’agitation.

Quelques musées, une poignée de bâtiments publics, des églises ou même certaines résidences particulières recèlent des espaces propices à ce recueillement si précieux. Mais, ils ne sont pas légion ! Les gens qui habitent dans un lieu qui se prête à la contemplation réalisent qu’ils ont, tout à coup, du temps à consacrer à leur conjointe ou à leurs collègues.

 

Comment concilier le besoin de créer des lieux de contemplation et, en même temps, de favoriser une circulation des usagers pour qu’ils puissent venir s’y ressourcer ?

Pour en revenir à mon dernier voyage au Japon, j’ai eu la chance de visiter un très beau projet niché sur l’île de Teshima. Il s’agit d’un petit musée qui ne contient pas d’artefacts à proprement parler, puisque « l’œuvre » en question, c’est l’architecture dans son dialogue avec la nature.

Outre le positionnement de ce musée en plein cœur de la nature, le fait de contempler les autres visiteurs qui contemplent également nous fait prendre conscience de la valeur de nos concitoyens, des individus qui ne sont pas seulement des consommateurs, mais qui sont, eux aussi, capables de jouir de moments de ressourcement.

 

Model of Teshima Art Museum by Office of Ryue Nishizawa

Model of Teshima Art Museum by Office of Ryue Nishizawa

Cliché d’une maquette d’un des bâtiments du Musée Teshima / Courtoisie japlusu.com

 

 

Ce musée, situé sur une île, nous permet d’apercevoir des rizières et d’entrer à l’intérieur de paysages somptueux ! Il s’agit d’un projet qui a été conçu à petite échelle, faisant la part belle aux éléments de la nature. Ainsi, la pluie pénètre dans le bâtiment à travers de grands oculus qui rendent le bâtiment poreux… l’architecte Tadao Ando a été invité à concevoir certaines structures qui composent ce projet novateur.

Il s’agit de créer un autre « espace-temps » dans la journée des visiteurs, dans un contexte où ils n’ont pas le goût de courir une fois rendus au cœur d’un tel environnement qui leur permet de décélérer. L’architecture a le pouvoir de transformer notre rapport à l’espace, bien sûr, mais aussi notre relation avec le temps et… les autres. En banalisant tout le construit qui nous entoure, on ne lui permet pas d’avoir des pouvoirs bénéfiques sur notre existence.

 

Dans notre monde en constant bouleversement, comment suppléer à cette absence de lieux de recueillement ?

C’est en fréquentant les moines dans leur quotidien que je me suis aperçu que ce sont des gens d’une grande culture. Il s’agit probablement des gens les plus ouverts d’esprit qu’il m’ait été donné de rencontrer dans ma vie. Cette vie monastique leur permet d’absorber de nouvelles informations, d’être capable de réfléchir de manière posée.

J’ai abordé trois thèmes lors de mes rencontres préliminaires avec les moines : le dépouillement, la contemplation et, finalement, la création. On dialogue avec des moines qui nous parlent de leur expérience au quotidien et on finit par comprendre que pour créer il faut être capable de faire le vide à l’intérieur de soi.

J’estime que nous avons besoin de lieux de silence plus que jamais. Est-ce que les monastères vont perdurer en conservant les mêmes rituels qu’aujourd’hui ? Je n’en sais rien, mais tous les gens que l’on rencontre dans le cadre d’une retraite au monastère affirment vouloir y retourner… au plus vite !

 

Croquis découverte du monastèreCroquis préliminaire – esquisse du monastère sur son site d’ancrage /  Gracieuseté Pierre Thibault Architecte
 
 

Sommes-nous en train de liquider nos espaces de vie au Québec ?

Ce qui est triste à mourir c’est l’ensemble des banlieues autour de Montréal ou de Québec, dans un contexte où l’on a construit des lieux sans intérêt… alors que nous avons importé un modèle de développement qui ne nous convient pas du tout. Effectivement, toutes ces banlieues nous font penser à de véritables mouroirs, alors qu’il n’y a pratiquement pas de développement immobilier stimulant par les temps qui courent.

J’ai eu la chance d’habiter à Rome et à Paris, d’enseigner au États-Unis, de connaître le Japon et lorsque je reviens au pays c’est la nature grandiose d’ici qui me touche. Nous avons été incapables de pondre, à ce jour, une architecture qui soit à la hauteur de cette généreuse nature qui nous entoure de toutes parts.

 

Le centre d’achat serait-il devenu la figure publique par excellence ?

En effet, le centre d’achat représente, peut-être, le seul lieu d’échange niché au cœur des cités mouroirs qui hébergent nos contemporains. Puisqu’en dehors du monde du travail leur seul but c’est d’aller consommer.

De fait, nous avons perdu la notion d’un espace public qui serait situé en dehors des lieux de consommation. Il est essentiel que les architectes aient les moyens suffisants pour être en mesure de concevoir des lieux qui serviront à la collectivité. Présentement, les pouvoirs publics semblent s’être désengagés de tout ce qui pourrait contribuer à générer une valeur créative au sein de notre société.

 

Entre l’architecture cistercienne et le formalisme de notre modernité tardive, où se situe l’architecture de Pierre Thibault ?

Aller à l’essentiel, voilà une démarche qui nous oblige à faire les bons choix. Il est essentiel de travailler avec une grande économie de moyens, ce qui permet de créer des espaces apaisants. Il s’agit d’espaces sobres et silencieux, puisqu’ils ont été façonnés grâce à une utilisation méticuleuse du langage et des moyens de l’architecte.

On assiste à une perte de sens, dans un contexte où les gens recherchent des icônes qui n’ont pas de rapport avec ce qu’ils vivent. C’est ici qu’il convient de mettre un terme à toute cette agitation afin de réussir à comprendre ce que nous sommes, où nous en sommes.

 

Finalement, l’architecture, cet art de façonner l’habitus, est-il une pratique viable de nos jours ?

J’ai eu le plaisir de réaliser des choses intéressantes parce que j’ai toujours réussi à me glisser à travers les mailles d’un système de normalisation du construit qui étouffe la créativité.

Nous avons des îles extraordinaires dans le fleuve Saint-Laurent ; pourquoi ne pas profiter de tels sites d’exception pour créer une architecture qui viendrait enfin dialoguer avec cette nature, une approche qui nous permettrait de faire quelque chose de grand pour une fois ?

Il y a un mois, j’ai invité une délégation de journalistes japonais à venir visiter quelques uns de mes projets nichés en pleine nature. Mes invités étaient tellement subjugués par le paysage environnant qu’ils cessaient de parler et finissaient par me confier qu’ils n’avaient jamais rien vu d’aussi beau sur la planète ! C’est un peu comme si l’immensité de nos paysages s’accordait avec leur culture de la contemplation.

 

L'immensité du topos québécois Gracieuseté Pierre ThibaultL’immensité du topos québécois – Gracieuseté Pierre Thibault Architecte
 
 

J’ai hérité d’une maison de ma famille, une demeure vieille de deux siècles. On parle d’un habitat réalisé en rondins empilés, une structure de type pièce sur pièce, quelque chose de véritablement rustique. Il m’arrive fréquemment d’inviter des amis à venir explorer cette maison de deux cents ans et ils m’avouent : « Je viens de comprendre qui vous êtes (les québécois). Sommes-nous en Norvège, en Suède, dans une contrée nordique ? »

En définitive, nous sommes des nordiques. Mes invités ressentent l’authenticité, la véracité d’un tel lieu et pour eux c’est évident que tu ne peux pas construire un tel habitat ailleurs, sous d’autres latitudes. Il s’agit d’une architecture du terroir, un ancrage sur le lieu… Cet ancrage au territoire, la modernité nord-américaine a voulu la détruire afin de reproduire un modèle qui puisse servir ses intérêts économiques.

 

C’est quoi la culture ?

On parle des valeurs qui sous-tendent une société. Voilà pourquoi l’architecture est au cœur de la culture, en fonction de valences telles que l’histoire, la géographie ou le territoire d’un peuple. Le rôle véritable d’une architecture digne de ce nom c’est de parvenir à construire des lieux qui correspondent à ce que nous sommes en définitive.

 

 

FIN

 

 
2 LIENS ESSENTIELS:
 
http://www.pthibault.com/
http://www.abbayevalnotredame.ca/

 

Pierre Thibault est un habile pédagogue – Vidéo Gracieuseté de l’Université Laval
 

 

 

 

 

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