Luc Laporte architecte : un honnête homme

Sur les traces d’un architecte montréalais hors-norme

 

Par Patrice-Hans Perrier, Montréal le 24 mars 2015

 

Luc Laporte nous a quittés en mars 2012, emportant avec lui les mille et unes rêveries d’un architecte qui souhaitait redonner vie aux anciens quartiers de la ville classique montréalaise. Artiste de l’épure, Luc Laporte laisse un florilège de cafés et de restaurants qui sont devenus des points de repère pour les noctambules. Grand promeneur devant l’éternel, ce designer raffiné avait compris, très tôt, qu’une métropole ne se construit pas à partir de zéro.

 

Luc Laporte dans son atelier

 

 

 

 

 

 

 

Un cliché représentant Luc Laporte, ce patricien qui avait la tête dans les nuages et les deux pieds sur terre.

Gracieuseté du photographe André Cornellier

 

 

Nous avons connu Luc Laporte il y a de cela près d’un quart de siècle. Grand admirateur de l’architecte Adolf Loos, l’architecte montréalais aimait, par-dessus tout, le travail en filigrane et la création de composantes fabriquées en petites séries. Véritable magicien de l’acier, Laporte s’est très vite entouré d’une équipe de spécialistes dans le domaine du travail sur ce matériau. Son approche nous rappelle le travail d’un précurseur tel que Jean Prouvé, un ingénieur autodidacte qui façonnait les feuilles de métal en manipulant sous toutes leurs coutures les profilés.

Prouvé et Laporte partagent, tous les deux, cette fascination pour le travail « fait main » et les petites séries. Dans un contexte où l’architecture moderne aura tôt fait de standardiser à outrance les procédés constructifs, l’architecture est devenue, petit à petit, un succédané au service des ingénieurs et des promoteurs. Formé en pleine Révolution tranquille, Luc Laporte nous fait penser à un électron libre tentant de se frayer un chemin entre l’héritage de l’époque des écoles de métier et cette modernité tardive qui aura poussé les montréalais à fuir leur métropole sinistrée.

 

Le retour aux sources

Jeune architecte, Luc Laporte s’est pris d’affection pour le Carré Saint-Louis et tout son quartier d’ancrage, au début des années 1970, à une époque où les poètes et les chansonniers hantaient les lieux. Mon propre paternel s’y rendait, à l’occasion, histoire d’aller visiter son vieux copain le poète Gaston Miron. Miron habitait dans un énorme appartement vétuste, à deux pas de chez la chanteuse Pauline Julien et du jeune cinéaste Gilles Carle. À cette époque, la petite bourgeoisie canadienne-française avait déserté les lieux pour aller se réfugier dans les proches ou lointaines banlieues de l’avant mai 68.

 

Montreal-CarreSaintLouis4

Une vue intimiste du Carré Saint-Louis. Probablement le plus beaux square de Montréal, cet aménagement civique témoigne de l’impact de l’ère victorienne sur une métropole qui était la 3e en importance au sein de l’Empire britannique au beau milieu d’une révolution industrielle qui allait couper le Québec d’avec ses racines paysannes.

Gracieuseté du site http://www.ruerivard.com

 

 

 

J’y ai fait la rencontre de Luc Laporte quelques vingt années plus tard. Le quartier n’était plus le même, une pléiade d’immeubles avaient été rénovés et toute la rue Saint-Denis semblait avoir profité de cette renaissance urbaine. Luc Laporte, et une poignée d’autres architectes visionnaires, s’était lancé à corps perdu dans l’aventure de la réhabilitation de cette portion du Montréal victorien qui borde le Quartier latin.

Laporte n’est pas un postmoderniste, c’est plutôt un rationaliste, à l’instar de Gregotti ou de Rossi, deux architectes italiens de l’après-guerre qui ont tenté d’inventer une nouvelle grammaire de la forme urbaine. La modernité, pure et dure, des grands ensembles staliniens et des banlieues nord-américaines avait déclaré la guerre aux vieux faubourgs ouvriers. Il fallait faire place à l’automobile, élargir les voies carrossables, construire en hauteur, standardiser les processus, jeter aux orties les anciens métiers du bâtiment et condamner à l’exil ceux qui, à l’instar d’un Camillo Sitte, défendaient l’importance d’intégrer les leçons de l’histoire à l’urbanisation naissante.

Luc Laporte, comme tous ceux qui ont refusé l’exil vers la banlieue anesthésiante, avait compris très tôt que l’automobile est l’ennemi juré de la cité. C’est le piéton qui constitue l’étalon de mesure de l’urbain, alors que l’automobile a été inventée afin, justement, de fuir la cité. Loin de vouloir faire dans le pastiche, Laporte avait pris le parti, à travers ses projets novateurs (qu’ils soient construits ou non) de densifier la ville en capitalisant sur la trame serrée des anciens faubourgs ouvriers et des quartiers bourgeois limitrophes.

 

Des relations de proximité

Luc Laporte aimait diner au restaurant, sortir de sa tanière afin d’aller à la rencontre de son voisinage. L’urbain prend plaisir à se fondre dans la foule, histoire de s’oublier un peu, puis, il se retrouve accoudé au zinc d’un bistro ou d’un café en compagnie de quelques amis. Très tôt, au tournant des années 1980, il signe la réalisation du restaurant l’Express, sis sur la Rue Saint-Denis, au nord du fameux Carré Saint-Louis. Clin d’œil montréalais au bistro parisien, l’Express représente une prouesse d’ingéniosité et un hommage à la poésie urbaine. Investissant un étroit triplex qui ne payait pas de mine, l’architecte a percé la façade d’une baie vitrée couronnée d’un arc en anse à panier. La lumière se faufile jusqu’au fond de l’élégant troquet, alors qu’une courette, coiffée d’un petit puits de lumière, vient aérer la composition.

 

L_Express_4x5b-V2

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Vue intérieure de l’Express, un troquet qui attire les foules à une époque où la restauration tire de la patte et dans un contexte où les citadins restent chez eux. Un petit resto chaleureux qui offre une carte honnête, à l’image de son concepteur. Luc Laporte était un gastronome et un noctambule qui aimait l’ambiance des bouchons et autres bistros des centre-villes au coeur des anciennes cités.

Gracieuseté du photographe André Cornellier

 

 

 

Plusieurs amis de Laporte attestent du fait que ce dernier était un perfectionniste qui ne laissait rien au hasard. C’est ainsi qu’un ingénieux dispositif de miroirs a été peaufiné afin de prolonger l’espace intérieur de l’Express, tout en dématérialisant sa structure. Le zinc, le mobilier de la salle à manger, les luminaires, tout, absolument tout, fut créé de toute pièce afin de donner vie à un espace unique qui fait partie des lieux incontournables de la métropole. L’espace intérieur de l’Express a été rabaissé au niveau de la rue, avec un travail sur le dallage qui se prolonge de l’intérieur vers le domaine public.

D’autres lieux de rencontre essaimeront, à l’instar du très élégant restaurant Chez Laloux, implanté à deux pas de là. Il ne faudrait pas oublier l’extravagant LUX, un espace commercial nouveau genre qui comprenait un bistro coiffé d’une immense structure en acier soutenant un dôme étincelant. Des boutiques avaient été aménagées à l’intérieur des coursives et aux étages supérieurs. Implanté sur le boulevard Saint-Laurent, à deux pas de la rue Fairmount, dans le quartier Mile-End, le LUX constitue une prouesse en matière de travail sur l’acier. Véritable paquebot, avec sa volée d’escaliers en ellipse et ses balustrades qui faisaient penser à des bastingages, ce petit complexe commercial aura permis aux noctambules d’aller au bout de leurs rêveries.

 

Laloux un refuge pour les amoureux

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le restaurant Laloux, véritable refuge pour les amoureux, un oasis de paix et de tranquillité en plein coeur de l’ancien quartier latin de Montréal. Calme, luxe et volupté.

Cliché composé et traité par Patrice-Hans Perrier

 

 

 

Luc Laporte aimait Fellini, la culture italienne et le bon vin rouge. Il a, d’ailleurs, signé quelques réalisations de jeunesse en plein cœur du quartier italien. Le restaurant Via Roma, un autre jalon de son travail sur le boulevard Saint-Laurent, est un lieu tout à fait extraordinaire, avec une pergola qui a été implantée en plein cœur des lieux et qui s’ouvre sur le ciel grâce à un astucieux mécanisme de verrière coulissante. Via Roma défie l’entendement avec ses structures en acier, son imposant dallage et les pousses folles d’une vigne qui semble tomber du ciel pour le plus grand ravissement des convives. Fellini aurait certainement pu y tourner un film.

 

Via Roma extravagant

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Vue intérieur du restaurant Via Roma, un extraordinaire espace cinématographique ouvert sur le Boulevard Saint-Laurent en plein coeur de la Petite Italie. Une prouesse architecturale, à mi-chemin entre la maîtrise de la technique et l’amour de l’art.

Gracieuseté du site www.restomontreal.ca

 

 

 

Outre son minutieux travail sur l’acier, Laporte dessinait la plupart des meubles et autres équipements destinés à meubler l’intérieur de ses restaurants. Tout ce travail de conception et de réalisation aura permis à plusieurs corps de métier de cohabiter et de tisser des liens nourriciers. Homme de la Renaissance, Luc Laporte jouait sur toutes les échelles, travaillant sans relâche afin que la modénature du bâtiment corresponde à la trame de son site d’ancrage. C’est ainsi que son travail de création aura favorisé l’éclosion d’un nombre important de cafés, restaurants, salles de spectacle, musées, petits pavillons et autres lieux publics qui ont façonné le Montréal d’après les années 1980.

 

Les affinités électives

Quelques années avant son décès, survenu en 2012, Luc Laporte fit la rencontre d’un étonnant mécène. Isabelle de Mévius, une amoureuse des arts d’origine belge, avait jeté son dévolu sur Montréal en étant portée par une sorte d’appel à la liberté. Férue d’histoire de l’art et collectionneuse émérite, Madame de Mévius va atterrir à Montréal il y a près d’une vingtaine d’années de cela. Partageant son existence de part et d’autre de l’Atlantique, elle décide d’établir ses pénates à Westmount, une municipalité très british sise à proximité du Mont-Royal.

Isabelle de Mévius cherchait un lieu, un site, un espace afin d’abriter une partie de sa collection d’œuvres québécoises. Elle part à la chasse et lorgne du côté de la rue Notre-Dame, une artère commerciale vétuste qui recèle des bâtiments qui valent le détour. Elle finira par dénicher un ancien bureau de poste construit en 1913, une œuvre, dans le plus pur style Beaux-Arts, réalisée par l’architecte David Jerome Spence. Cette architecture centrée, axiale et particulièrement classique avait été quasiment laissée à l’abandon en plein cœur de Griffintown, un faubourg ouvrier ayant abrité les ouvriers irlandais et canadien-français affectés aux travaux d’excavation du monumental pont Victoria. Cet immense espace rabougri n’attendait plus qu’une rencontre providentielle pour renaître et reprendre goût à la vie.

Luc Laporte et d’Isabelle de Mévius finiront par se rencontrer afin de nouer une collaboration fructueuse qui permettra a`l’ancien bureau de poste de renaître pour le plus grand bonheur des citoyens du Sud-Ouest de Montréal. Mme de Mévius, prenant la parole dans un petit documentaire consacré à son ami Luc, finira par concéder que Laporte était le seul architecte capable de formuler une vision qui tienne véritablement compte du potentiel et de l’âme de l’auguste bâtiment. Toujours d’après cette dernière, l’architecte affirmait que la lumière devait entrer par tous les pores du bâtiment. C’est un véritable pas de deux qui s’est engagé entre les deux comparses, la nouvelle propriétaire des lieux n’hésitant pas à évider tout l’intérieur du bureau de poste, histoire de réaménager de A à Z cet espace généreux.

 

Le 1700 La Poste

André Cornellier, photographe et ami intime de l’architecte, s’est entretenu avec ce dernier à propos de son ultime projet. Laporte lui a confié avoir poussé sa dernière création à la limite du concevable. C’est ainsi que les fondations ont été refaites, la structure a été solidifiée et une simple mezzanine traverse l’immense espace blanc de cette structure évidée. Véritable machine à exposition, le 1700 La Poste possède des infrastructures techniques pouvant se comparer avantageusement à celles des meilleurs musées de la métropole. Outre une restauration menée selon les règles de l’art, Luc Laporte aura transformé le 1700 La Poste en véritable complexe culturel. Cet espace intime a déjà accueilli, depuis l’automne 2013, une poignée d’expositions d’excellente facture.

 

La Poste-AFFICHE-V1Cet ancien bureau de poste trône au beau milieu d’un ancien quartier ouvrier qui est la proie, depuis peu, des promoteurs urbains de tout acabit. On s’étonne qu’une aussi belle construction ait pu traverser plusieurs époques afin d’ouvrir ses portes aux citoyens en quête d’un lieu de silence et de contemplation.

Gracieuseté du photographe André Cornellier

 

 

 

C’est le plus naturellement du monde que le 1700 La Poste accueillait une exposition dédiée à l’œuvre de Luc Laporte l’automne dernier. De très belles maquettes ont été mises à l’honneur, rendant justice à plusieurs projets jamais réalisés … mais tellement percutants ! Nous en avons profité pour nous faufiler au cœur de cette exposition révélatrice. Une collection impressionnante de maquettes et de rendus attestait de la posture de visionnaire de Laporte. Loin des impostures de notre époque, Luc Laporte était un honnête homme, un artisan qui prenait le temps de concevoir des lieux de rencontre à la hauteur de nos attentes.

 

Extraordinaire maquette réalisée équipe Luc Laporte ARCHITECTE 2

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Une extraordinaire maquette réalisée dans les ateliers de feu l’architecte Luc Laporte. À l’instar d’un Aldo Rossi, Laporte travaillait sur la modénature des bâtiments de manière fort détaillée et aimant réinterpréter les figures de l’histoire de l’architecture. Cette maquette faisait partie du projet d’étude pour la rénovation de l’ancienne Brasserie Eckers, sise sur le Boulevard Saint-Laurent, à Montréal, qui sera transformée afin de recevoir le Musée Juste pour Rire, un projet livré en 1993.

Cliché composé et traité par Patrice-Hans Perrier

 

 

L’exposition est terminée et nous avons, finalement, pris l’initiative de composer cet article sur le tard. Qu’importe, vous pouvez toujours vous rendre sur les lieux afin d’admirer le travail de rénovation entrepris par Luc Laporte et son équipe. Qui plus est, la propriétaire des lieux vous y accueillera en toute simplicité et avec la plus grande cordialité. Le 1700 La Poste ouvre ses portes aux amoureux de l’art, mais, tout autant, aux curieux qui souhaiteraient se soustraire à la médiocrité de notre environnement urbain. C’est gratuit, il suffit de vous y rendre et d’avoir une petite pensée pour Luc Laporte, cet honnête homme de l’architecture vernaculaire.

 

Contreplongée vers salle des maquettes

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Percée à travers les lieux d’une exposition qui aura su rendre justice à l’immense talent de Luc Laporte.

Cliché composé et traité par Patrice-Hans Perrier

 

 

 

Une adresse incontournable:

 

1700 La Poste

1700, rue Notre-Dame Ouest

Montréal (Qc) H3J 1M3

Téléphone: (438) 384 – 1600

Site Internet: http://1700laposte.com/

 

 

Un documentaire intimiste:

 

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